Écrit le par dans la catégorie Interviews, Les forçats de la route.

Armindo Fonseca a surpris son monde ce 30 août. Pourtant guère habitué à prendre la lumière ou à la rechercher, il s’est volontairement placé sous le feu des projecteurs l’espace d’un message, d’une prose annonçant la fin de sa carrière. Un terminus anticipé pour un coureur à peine âgé de 29 ans, contraint à mettre pied à terre à cause d’une pathologie, la spondylarthrite ankylosante.

A partir de quand avez vous commencé à ressentir des douleurs au dos ?

En fait, ça fait plusieurs années que j’ai des douleurs au dos et je me disais à chaque fois que ce n’était rien, que ça allait passer. Je n’avais jamais trop cherché pourquoi j’avais mal, je me disais que c’était sans doute moi qui devait être mal posé sur mon canapé ou sur mon vélo. Mais les douleurs sont allées en augmentant, jusqu’au jour où ça m’a pratiquement empêché de marcher, et qu’en me couchant ou me levant la nuit, j’avais de grosses douleurs et que j’étais presque paralysé au niveau du coccyx.

Comment se manifestent les crises ?

Ce sont de grosses décharges, des coups de couteau entre le bassin et le dos. Par exemple, la veille du Grand Prix de Plumelec, l’année dernière ou à Besseges cette année, j’avais déjà mal mais je me suis dit que ça allait passer dans la nuit. Le lendemain matin, je n’arrivais même plus à me lever du lit, et au final, je suis rentré chez moi, j’ai eu du mal à marcher pendant plusieurs heures. Quand il y a des grosses périodes de crises comme ça, c’est compliqué à gérer, il faut prendre des anti-inflammatoires et dans le vélo, tu ne peux pas tout prendre, je n’ai pas le droit aux anti-douleurs.

De quand date le diagnostic de cette maladie ?

Je l’ai détecté il y deux ans, avec Jean-Jacques Menuet, le médecin de l’équipe. Comme j’avais de plus en plus mal, on a poussé un peu plus le sujet pour savoir d’où venait cette douleur. On a fait tous les tests possibles et on a vu qu’il y avait de grosses inflammations au niveau du sacro-iliaque, j’ai fait une prise de sang et on a détecté la spondylarthrite ankylosante. Au début, je ne savais pas du tout comment gérer cette maladie et je suis allé voir un rhumatologue qui m’a fait comprendre cette maladie et comment il fallait la gérer.

Comment avez-vous vécu cette annonce ?

Au début je ne me rendais pas compte. Quand mon médecin m’a dit : “on va peut-être faire une prise de sang pour savoir si c’était cette maladie”, là je me suis dit “merde, c’est quoi cette merde (sic)”. Ça a été un choc, quand même, de savoir que j’avais cette maladie, pour moi, ma famille et ma petite amie, surtout que la prise de sang et les résultats, je les ai eu dix jours après l’examen. Pendant dix jours j’ai énormément  psychoté et j’ai fait ce qu’il ne faut pas faire, à savoir fouiller sur internet, parce que tu y vois de tout et ça fait vraiment peur. Quand les résultats sont venus, positifs, là à ce moment, j’ai eu de gros moments de doute. Je me suis dit : “est-ce que c’est bon de continuer ? Est-ce qu’il ne faut mieux pas arrêter ?” J’ai cogité, puis un moment je me suis dit “Armindo, tu as ça et bien continue, ne te prends pas la tête, jusqu’au jour où cela te fera trop mal et tu arrêteras”.

Personne ne vous a conseillé de vous arrêter ?

J’en ai parlé longuement avec mon médecin qui m’a dit que le stade n’était pas encore trop avancé et que je pouvais continuer à me faire plaisir si je voulais. Par contre, les grands tours, c’était terminé car c’était un effort trop violent pour la maladie. J’ai eu énormément de soutien avec Jean-Jacques et je communiquais beaucoup également avec le kiné, pour relaxer tout ça avec des machines spécifiques qui chauffent un peu les tissus.

D’autres personnes étaient au courant dans l’équipe ?

Non, honnêtement il n’y avait pas énormément de monde au courant. Peu de coéquipiers le savaient. Je préférais que peu de gens le sachent, parce que, pour un peu, si j’avais marché on m’aurait désigné comme un voleur, on aurait dit “c’est facile, il a une maladie”. C’est con (sic) de réagir comme ça mais il y a toujours le regard des autres. Des fois certains ont des comportements bizarres là-dessus et peuvent juger et parler sans trop y connaître. Même mon médecin d’équipe m’avait dit : ”tu le diras après ta carrière, te prends pas la tête avec ça, fais ton boulot comme tu sais le faire”.

C’était facile, de faire le job en cachant ce problème ?

Honnêtement j’en parlais à mes proches qui parfois ne s’en rendaient même pas compte, parce que je ne montrais pas que j’avais mal. Si j’étais sur mon vélo et que j’étais gêné, je ne le faisais pas paraître, à part au moment où j’avais des grosses crises. Sauf quand j’étais avec mon coéquipier de chambre, si c’était un pote au courant, comme Laurent Pichon, je lui disais “ça fait chier, demain je vais pas être à 100 %”.

Emmanuel Hubert vous a prolongé l’année dernière, était-il au courant ?

Bien sûr, j’avais longuement parlé avec lui et je lui avais dit que je serais honnête avec lui. Tant que je pourrais courir, je le ferais, par contre si je voyais que la maladie progressait trop je lui dirais. J’aurais été honnête car je pense être une personne réglo et franche.

Armindo Fonseca lors de son podium cette année sur la Classic Loire Atlantique, remporté par le Danois Rasmus Quuade.

Vous a-t-il proposé de prolonger cette saison ?

Non, il a peut-être eu peur de me re-signer un an. Quand on compare avec un coureur qui est à 100 % de ses capacités et un autre parfois à 80 ou 90 %, on y réfléchit.

Vous seriez reparti pour un tour, sinon ?

Je ne sais pas. Honnêtement, j’aurais réfléchi deux fois avant de signer. En tout cas, ça aurait pris un peu de temps.

Lui en voulez-vous ?

Non, si mon critère sportif ne lui plaît plus, je préfère qu’il me dise tout de suite, plutôt qu’il me fasse espérer pendant trop longtemps. Je pense avoir fait une saison correcte, j’ai deux podiums, dix top 10… bien sûr on est toujours déçu quand on ne gagne pas mais niveau résultats, je n’ai rien à me reprocher : mon contrat est « rempli ». Des fois on ne comprend pas certaines choses mais honnêtement, parfois, il ne faut pas toujours chercher à comprendre, c’est comme ça.

Vous n’avez pas évoqué la maladie durant votre carrière, si ce n’est maintenant. N’auriez-vous pas pu faire passer le message d’espoir que vous évoquez sur les réseaux sociaux, en médiatisant votre situation pendant votre carrière ?

Bien sûr que j’ai réfléchi à ça, mais comme je vous l’ai dit, je n’avais pas envie que les autres coureurs ou les directeurs sportifs me regardent avec des yeux différents. Je préférais qu’ils gardent leur vision sur moi d’un coureur sympa, plutôt qu’avoir l’image d’Armindo Fonseca le malade. Mais c’est vrai que j’ai reçu énormément de messages et ça me touche vraiment car il y a beaucoup de personnes qui souffrent de cette maladie, des personnes qui sont bien plus atteintes que moi. Récemment, une personne m’a envoyé un texto en me disant “Armindo je viens de remporter ma course aujourd’hui, j’ai fait du vélo aujourd’hui et ton message m’a boosté”. C’est vrai que quand tu entends ça, c’est émouvant parce que tu dis que tu as donné un peu d’espoir à certaines personnes.

Où en êtes-vous aujourd’hui, avec cette maladie ?

Pour l’instant, mon stade n’est pas aussi avancé que certaines personnes qui peuvent avoir cette pathologie et qui sont obligées de prendre des antidouleurs. Pour l’instant, j’ai la chance d’avoir une stabilisation de cette maladie.

Avez-vous des pistes de reconversion ?

Depuis quelques mois, je contacte l’UNCP (ndlr :  Union Nationale des Cyclistes Professionnels) pour voir les formations que je peux faire. J’ai quelques idées mais maintenant, il faut que je mette ça à plat, que je réfléchisse si c’est possible ou pas. J’ai aussi eu des propositions par SMS, pour être, par exemple, commercial dans le vélo. La reconversion, j’y pense, mais j’ai tout de même encore envie de finir ma saison le plus correctement possible et après le Tour de Vendée je tournerai la page du vélo professionnel.

Quel est le moment qui vous aura le plus marqué, pendant votre carrière ?

2014, j’ai fait mon premier Tour de France. On découvrait tous le Tour, on était une bande de copains, le Petit Poucet de l’épreuve, avec un budget vraiment pas énorme. On appréhendait car c’était notre premier Tour de France pour la plupart. C’était une expérience unique et ça reste mon plus beau Tour de France car il y avait cette découverte.

Comment en êtes-vous arrivé au vélo, finalement ?

J’avais fait un BEP vente pour avoir plus de temps et pouvoir partir rouler le plus souvent possible. Ensuite je suis allé dans le bâtiment dans l’entreprise de mon père, j’étais enduiseur. Puis j’ai commencé à faire des résultats en espoir et c’est là où j’ai reçu un texto de Cyrille Guimard après un Tour de Bretagne. C’est comme ça que j’ai pris conscience que le monde pro n’était pas si loin que ça, ce texto m’a vraiment motivé. Après, j’ai gagné quelques courses, et à fin de saison, j’avais deux propositions, une de Cyrille Guimard et une autre de Bretagne Sèche & Environnement chez qui j’ai signé et suis resté fidèle. Ce qui m’a plu c’est vraiment le côté familial, j’ai eu de belles amitiés avec certaines personnes du staff ou des coureurs et c’est pourquoi je suis resté dans cette équipe.

A quelques semaines de votre fin de carrière, quel regard posez-vous sur celle-ci ?

J’ai l’impression de m’être donné à 100 %. Même si je ne devais sans doute pas l’être tout le temps, je n’ai pas à rougir. j’ai fait 8 ans chez les pros, peut-être 14 ou 15 podiums. Après on en veut toujours plus, c’est vrai, mais un moment aussi il faut se rendre compte de ses capacités, je ne suis pas un coureur comme Bardet, Pinot ou Alaphilippe. Par rapport à mes qualités et ma carrière je trouve ça correct. Je me dis aussi que j’ai été privilégié pendant des années. J’ai vécu des moments incroyables, des choses que, si j’étais resté dans le bâtiment, jamais je n’aurais vécu. J’ai tout de même pu faire trois Tours de France, même si je sentais bien que je récupérais moins bien que les autres, j’ai quand même réussi à les faire et j’en suis très fier. C’était magique, j’ai eu de la chance de pouvoir vivre de ma passion et maintenant j’ai la chance de « partir à la conquête » d’un métier qui va pouvoir me plaire. A moi de retrouver une bonne reconversion pour m’épanouir dans une nouvelle carrière

Propos recueillis par Bertrand Guyot (@bguyot1982) pour Le Gruppetto

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