Écrit le par dans la catégorie Interviews, Les forçats de la route.

Après 2 années à travailler pour ses leaders chez Cofidis, le Francilien changera de structure en 2019 et rejoindra la formation de Jérôme Pineau, Vital-Concept où court déjà son frère Tanguy Turgis. L’occasion pour nous de revenir avec lui sur ces dernières années.

«Je m’épanouis dans ce rôle de capitaine de route et de travailleur de l’ombre»

 

Quel bilan tires-tu de ces deux saisons chez Cofidis ?  

Le bilan est très positif, j’ai été recruté pour épauler au mieux mes leaders comme Nacer Bouhanni mais aussi d’autres coureurs, comme Julien Simon et j’ai pris beaucoup de plaisir à le faire. Chez Cofidis, j’ai pu m’exprimer pleinement dans le rôle d’équipier. Ça m’a permis d’emmagasiner un maximum d’expérience en 2 ans.

On t’a vu plus présent devant le peloton, à tirer des bouts droits pour tes coéquipiers, cette année. As-tu le sentiment d’avoir franchi un cap ? 

Mon rôle était clair, je devais protéger mes leaders un maximum pendant les étapes et c’est là où j’ai vu en effet que j’avais progressé, parce que j’arrive désormais à les accompagner de plus en plus loin. Il faut savoir que j’ai eu une croissance assez tardive, d’un point de vue morphologique et même biologique. Je prends souvent l’exemple de mon frère, Anthony, qui est plus jeune que moi mais qui fait plus âgé. Chacun évolue à sa façon et moi il m’a fallu plus de temps pour progresser.  

Tu as découvert le très haut niveau assez tard, finalement (ndlr : en 2017, il avait 25 ans). Comment l’expliques-tu ? 

J’ai continué mes études pendant mes années à Roubaix. L’équipe m’a permis de les continuer en parallèle, à savoir mon master SEPAN (Sport Expertise Performance de Haut Niveau) à l’INSEP dans la performance de sport de haut niveau. C’était nécessaire, pour moi, d’aligner les deux. Par contre, j’avais moins de temps de récupération que les autres, les cours de l’INSEP avaient lieu à Vincennes et les bouchons me prenaient beaucoup de temps. Je pouvais quand même faire du vélo parce que j’avais le statut d’athlète de haut niveau, mais j’avais aussi pas mal de travail à la maison et je me suis vraiment appliqué à faire les deux en étant à 60 % vélo, 40% études. 

Pour en revenir à aujourd’hui, n’as-tu jamais été frustré de ne pouvoir réellement jouer ta carte personnelle, ces deux saisons chez Cofidis ? 

Jusqu’à présent, non, parce que je pense que c’est un peu dans ma nature. Je suis un grand frère et j’ai toujours eu ce rôle de protecteur vis-à-vis de mes frères. Être dans l’ombre me convient, ça m’a apporté de belles choses et quand le leader gagnait, j’avais vraiment le sentiment d’y avoir contribué, d’y avoir apporté ma pierre. 

Finalement le rôle te convient ? 

Je m’épanouis dans ce rôle de capitaine de route et de travailleur de l’ombre. Une étape qui arrive au sprint, à part prendre une échappée et que celle-ci arrive au bout, je sais que je n’ai à peu près aucune chance de la remporter donc je mets tout en œuvre pour que mon équipe puisse le faire. Je me donne à 100 % et je n’ai aucune frustration à le faire. Si on fait bien le boulot, les leaders et le staff sont reconnaissants. 

Était-ce ce rôle que tu t’imaginais tenir, quand tu rêvais plus jeune de faire du vélo en professionnel ? 

On a tous des rêves. Moi, je me voyais en haut de l’affiche, à gagner plein de courses, car comme je gagnais beaucoup chez les jeunes je me disais que je ferais pareil chez les pros. À travers les exploits que l’on voit sur la télé, on s’imagine tous sur les routes du Tour de France, à faire des étapes incroyables comme celle de Julian Alaphilippe cette année ! Puis, plus on s’approche du haut niveau, plus on s’approche de nos limites physiques. On revient à la réalité et j’ai vite compris que les raids à la Richard Virenque, ce ne serait pas pour moi. Puis, au fur à mesure des années, le niveau de l’adversité nous ramène à la réalité simplement. 

«Ma déception a vite été éclipsée par la satisfaction de voir mon frère sélectionné»

Après deux saisons au sein de la Cofidis, Jimmy Turgis va découvrir sa 3e équipe professionnelle en 2019 en rejoignant Vital-Concept, dans un rôle de capitaine de route.

 

Tu es un passionné de cyclisme, comment a évolué ton regard sur ces cyclistes que tu côtoies désormais, et qui te faisaient rêver auparavant ? 

Ce n’est pas le même émerveillement. Je me revois assister avec mes parents et mes grands-parents aux échappées de Richard Virenque et de Laurent Jalabert sur le Tour et ça, c’était de l’émerveillement. Mais, maintenant que je le pratique, je le regarde différemment. Je connais les coureurs qui sont sur les routes et je vis intensément la course quand c’est quelqu’un que je connais qui en est acteur, comme Julian Alaphilippe, mon frère sur les routes du Tour de France ou bien l’un de mes coéquipiers. Ça me fait vibrer quand je les vois en échappée, mais ce n’est pas la même sensation que lorsque j’avais une dizaine d’années et que je m’imaginais plutôt à leur place.  

Tu es également devenu père en début d’année. Comment un tel événement a-t-il pu influer sur ta vie de coureur ?  

Ça serait mentir que de dire que ça n’a pas eu d’impact. J’ai eu une petite fille au mois de février et à partir de ce moment-là, la vie ne tourne plus autour du coureur. Car quand tu es coureur cycliste, la vie du couple tourne beaucoup autour de toi. Avec l’arrivée de ma fille c’est devenu une nouvelle organisation. Au mois de juillet, quand j’ai su que je n’allais pas faire le Tour d’Espagne, plutôt que de partir à la montagne, j’ai préféré rester à la maison et continuer à m’entraîner sérieusement mais aussi profiter de ma fille qui avait juste 5 mois. C’est une façon de vivre différente mais qui n’est pas forcément négative pour la performance, d’autant plus que ça m’apporte un réel soutien dans ma vie de tous les jours. Je considère que c’est une force en plus. Peut-être que pour certains, c’est plus difficile, mais moi, ça m’a apaisé et m’a fait aussi grandir mentalement. D’ailleurs les gars de l’équipe me faisaient la remarque que, depuis le mois de février, je marchais mieux, ils ont corrélé ça avec l’arrivée de ma fille.   

S’il devait y avoir un souvenir marquant, de ces années Cofidis, lequel serait-ce ? 

Mon arrivée au vélodrome de Roubaix avec Tanguy. Avec le Tour des Flandres et la Vuelta l’an dernier, c’est la plus grosse course à laquelle j’ai participé du niveau World Tour. C’était un rêve pour moi d’y courir et en plus, il y a eu cette petite émotion de pouvoir le faire avec mon petit frère. Notre résultat était peut-être anecdotique mais c’était notre premier Paris-Roubaix et c’était vraiment un moment fort.  

Et un souvenir plus douloureux ?  

Mon abandon de la Vuelta, lors de la 15e étape. J’avais été victime d’une lourde chute lors de la 8e étape et je ne m’en suis jamais remis. Plus ça allait, plus j’avais mal. J’ai essayé de tenir, mais la 15e étape était vraiment trop dure et j’ai dû mettre pied à terre dans la dernière ascension. Pour moi qui aime bien aller au bout des choses, c’était un énorme sentiment de frustration. Mais à côté de ça, je me disais que ma femme était enceinte et que ce n’était qu’une course de vélo, même si j’étais très triste de l’abandonner. Mon DS et mon soigneur ont eu des mots forts et m’ont rappelé qu’il n’y avait pas que le vélo dans la vie et qu’après tout il y avait une femme et bientôt une fille qui m’attendraient à la maison dans quelques mois. 

Tu n’évoques pas la déception de la non sélection pour le Tour de France. Tu n’y as pas cru ? 

Je faisais partie du groupe élargi qui pouvait y être. J’ai essayé d’être le plus professionnel possible notamment sur le championnat de France qui me tenait à cœur, que j’avais repéré et dont je savais qu’il pouvait me convenir, ainsi qu’à l’équipe. J’espérais, comme tout coureur, être sélectionné après, mais ma prestation n’a pas suffi et c’est dommage, parce que j’étais en forme ce moment-là. J’avais vraiment préparé mon mois de juillet pour le championnat. Mais ma déception a vite été éclipsée par la satisfaction de voir mon frère sélectionné. 

Du coup, on imagine que tu as dû particulièrement regarder ce Tour ?  

Oui, je l’ai vécu plus assidûment que les autres années, c’est sûr. Auparavant, je le regardais comme un coureur qui ne faisait pas le tour. Avec passion, toujours, parce que j’aime le vélo, mais avec moins d’implication dans le déroulement de la course. Tandis que cette année, je regardais chaque départ d’étape pour vérifier si Anthony s’échappait. Plus tard, je regardais les délais pour vérifier s’il lui restait suffisamment de temps pour les étapes difficile. 

«parfois un simple regard suffit, il n’y a pas besoin de se parler»

Après avoir couru avec son frère Anthony chez Cofidis, Jimmy va rejoindre en 2019 Tanguy chez Vital Concept.

 

Tu étais en fin de contrat en décembre prochain, n’as-tu pas craint de rester sur la touche ?  

En fait, j’avais des contacts assez avancés avec Vital Concept, des échanges récurrents avec Jérôme Pineau ou le staff et bien sûr Tanguy. De l’autre côté, Cofidis était content de mon travail, je n’étais donc pas vraiment inquiet pour mon avenir en tant que coureur cycliste. J’ai essayé de voir lequel des deux projets me correspondait le mieux.  

Finalement, le rôle d’équipier, d’homme de l’ombre, rôle parfois ingrat, ne t’a pas desservi.

On a un gros avantage désormais, nous, les équipiers, c’est que les étapes sont de plus en plus retransmises en nombre et en heure de diffusion. Auparavant on voyait peu de courses, et seulement les deux dernières heures, ce qui faisait que les équipiers n’étaient plus sur le devant de la scène. Désormais on voit ceux qui terminent à 10 minutes du peloton, qui prennent le vent pendant 100 km avant de disparaître. On a beaucoup plus de visibilité.  

Et est-ce que ta non sélection pour le Tour a joué dans ta décision ? 

Non pas vraiment, c’était plus sur le salaire, la durée des contrats, le projet et le challenge que ça s’est joué. Ça a été à moi de cocher les plus et les moins dans les deux colonnes. Et le choix de Vital-Concept s’est fait assez naturellement grâce au discours de Pineau 

Quel regard as-tu porté sur Vital-Concept, cette année ?

Tanguy est à Vital-Concept donc à chacune des courses où j’allais le voir il y avait des membres du staff que je connaissais d’avant et avec qui je discutais. Et au cours des discussions Jérôme Pineau m’a vite fait part de son intérêt. Du coup, j’ai eu un regard particulier sur cette équipe à partir de ce moment-là. D’extérieur, cette structure paraissait avoir un esprit très sain. Tanguy me disait déjà beaucoup de bien de l’Intérieur, en me décrivant un effectif collectif, familial et travailleur. 

Leurs résultats ont pourtant été en deçà des attentes en début de saison …

On leur a reproché un défaut de résultat, oui, mais il ne faut pas oublier que c’est leur première année. Il y a des automatismes à mettre en place, que ce soit entre le staff, les coureurs et on ne peut pas demander à une structure qui vient d’être créée, d’avoir les mêmes résultats que Cofidis qui a 22 ans chez les professionnels. Il y a des équipes qui ont mis du temps comme Bora pour être performantes. Pour Vital Concept, peut-être certains cadres ont un peu péché d’un point de vue des résultats, mais ils ont toujours montré une belle image. 

L’un des risques à cette saison mitigée, c’est qu’il y ait moins d’invitations l’année prochaine. Tu ne crains pas cela ? 

Il y a toujours un petit risque quand on est continental et c’est sûr qu’on n’a pas l’assurance de participer à tout. Après, je ne me fais pas trop de soucis, car la première année, ils ont déjà eu un bon programme de course avec pas mal d’invitations. D’autant plus qu’avec Cofidis, je n’ai pas fait que des grandes courses cette année. Par exemple, je ne fais pas de Grands Tours cette année non plus donc ça ne changerait pas énormément si c’était pareil l’année prochaine. Il y aura de belles courses au programme, ce n’est pas quelque chose qui me tracasse plus que ça, et je fais confiance à Jérôme. 

Et quel rôle t’a-t-il proposé, exactement ? 

J’ai été contacté pour occuper le rôle de capitaine de route d’un groupe assez jeune, pour faire le lien avec eux et le staff. C’est un rôle qui sera plus marqué qu’à Cofidis, car là-bas, il y avait beaucoup d’hommes d’expérience, et ma parole était sans doute moins prise en compte tandis que là clairement, je suis là pour faire la transition entre DS et coureurs. Ils se sont également appuyés sur le fait que cette année j’avais montré de belles choses dans les classiques et que je savais préparer des objectifs comme les France. De ce fait, j’aurai également la possibilité de pouvoir jouer ma carte sur les courses qui me conviendront bien. De savoir que les gens ont confiance en toi pour viser ces objectifs, c’est vrai que ça a pesé dans la décision. En plus, je ne le cache pas, je retrouve Tanguy, le petit dernier de la fratrie. Et c’est un véritable plaisir de pouvoir le rejoindre. 

C’est important, de pouvoir courir avec tes frères ? 

Bien sûr ! Si je n’avais pas eu cette possibilité, j’aurais fait sans, mais on est très famille et c’est un aspect important de pouvoir courir avec Tanguy. Ça nous apporte une confiance en plus que d’autres n’ont pas. On peut arriver à se donner à 100 % pour son leader, mais probablement pour un frère, on peut arriver à 120 %. Parfois un simple regard suffit, il n’y a pas besoin de se parler. J’ai eu la chance de pouvoir courir avec Anthony et on sentait bien une certaine fusion que n’ont pas d’autres coéquipiers entre eux. J’ai un rôle de grand frère, j’essaie toujours de les protéger et à l’inverse ils savent que j’ai tendance à trop en faire pour les autres. Ils essayent de me canaliser pour que, justement, je joue un peu plus ma carte. 

Quel regard portes-tu sur chacun des deux ? 

Ils sont très très forts ! Ce qu’a fait Anthony lors du championnat de France, je suis impressionné, à seulement 24 ans. Depuis toujours je dis qu’Anthony est une force de la nature, c’est quelqu’un de très sûr de ses qualités, quelqu’un de très posé. Quant à Tanguy, lui, c’est un travailleur. Quand il a quelque chose dans la tête, il y va à fond. Chez les jeunes Tanguy détestait plus perdre qu’il n’aimait gagner, il était tout le temps en train de râler. Mais sur chacun des deux, j’ai un regard admiratif ! 

 Propos recueillis par Bertrand Guyot (@bguyot1982) pour Le Gruppetto

Crédit Photo : Clémence Ducrot / Awen Le Gall / Mathilde L'Azou
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Re: Jimmy Turgis : En rouge et Glaz

Messagepar TRH » 16 Aoû 2018, 19:00

Pour Vital Concept, peut-être certains cadres ont un peu péché d’un point de vue des résultats, mais ils ont toujours montré une belle image.


Pas sur que n'avoir que 2 ou 3 coureurs de l'équipe qui finisse une course où l'équipe est invitée, ça donne une bonne image :sarcastic:

En tout cas belle interview :ok:
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Re: Jimmy Turgis : En rouge et Glaz

Messagepar Beobachter » 16 Aoû 2018, 19:19

On a un gros avantage désormais, nous, les équipiers, c’est que les étapes sont de plus en plus retransmises en nombre et en heure de diffusion. Auparavant on voyait peu de courses, et seulement les deux dernières heures, ce qui faisait que les équipiers n’étaient plus sur le devant de la scène. Désormais on voit ceux qui terminent à 10 minutes du peloton, qui prennent le vent pendant 100 km avant de disparaître. On a beaucoup plus de visibilité.


C'est très vrai et il a bien raison de le souligner :ok:
C'est un élément auquel on ne pense pas forcément mais qui mériterait d'être plus souvent rappelé aux geignards des heures de diffusion élargies :ok:

Très bonne interview plus globalement d'ailleurs :ok:
(même si la comparaison avec Bora de la part de Turgis, c'est non :mrgreen: )
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Re: Jimmy Turgis : En rouge et Glaz

Messagepar Warren Barguil » 16 Aoû 2018, 22:30

Belle interview :ok:
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