Écrit le par dans la catégorie Interviews, Les forçats de la route.

Jonathan Hivert revient de loin. Un peu disparu des radars ces dernières années, il avait repris du poil de la bête la saison dernière pour sa première année chez Direct Energie, avant d’affoler les compteurs en ce début d’exercice. L’occasion de revenir avec lui sur ses 4 dernières années, depuis la fin de la structure Sojasun à son début de saison remarquable chez Direct Energie.

« Belkin ne m’a pas directement contacté, ça s’est fait par hasard »

En 2014, vous signez pour Belkin. Auriez-vous continué chez Sojasun, si la structure avait perduré ?

Dans ma tête, c’était clair que je serais resté là-bas si l’équipe continuait car ça se passait très bien et on avait une belle équipe. D’ailleurs, j’avais été contacté par deux ou trois équipes mais j’avais donné ma priorité à Sojasun si elle trouvait un repreneur. Ce qu’elle n’a pas réussi à faire. Je me suis retrouvé en difficulté pour retrouver une équipe, en fin de saison, d’autant que dans le même temps, Euskaltel arrêtait également. Je n’avais pas d’agent, je démarchais individuellement les équipes. Il faut dire que je n’avais pas fait un bon Tour et que cette année, il y avait tellement de coureurs sur le marché que les managers pouvaient prendre n’importe qui, pas cher, ils avaient l’embarras du choix. Tout le monde était prêt à signer pour pas grand-chose

Et comment vous a contacté Belkin ?

Belkin ne m’a pas directement contacté, ça s’est fait par hasard. En fin d’année, un entraîneur de cette équipe, Merjin Zeeman, que j’avais connu chez Skil Shimano en 2009 m’a appelé pour me demander ce que je faisais pour l’année prochaine. Je lui ai répondu que c’était un peu le bazar pour retrouver une équipe et lui m’a répondu : “attends, je regarde”. Ce n’est pas du tout pour ça qu’il m’avait contacté à la base. J’ai été la dernière recrue de l’année pour Belkin, ça s’est fait très vite, sans aucune autre communication.

Chez Belkin, vous avez peu de résultats probants. Comment l’expliquez-vous ?

En fait, je n’ai pas fait une mauvaise année là-bas. J’ai changé d’entraîneur pour un nouveau, qui ne me connaissait pas. J’ai énormément roulé l’hiver, sans doute celui où j’ai le plus travaillé…et c’est le début de saison où j’ai le moins marché. L’entraînement ce n’est pas une science exacte, ce n’est pas parce qu’on roule le plus que l’on marche le mieux sinon ça se saurait. J’ai donc eu du mal à mettre en route et arrivé au Dauphiné je ne marchais toujours pas. À ce moment-là, j’ai dit que j’allais revenir à l’entraînement que je connaissais, à des charges plus courtes, moins intenses. J’ai remarché tout de suite après. J’ai même terminé mon premier championnat de France où j’ai dû faire 11ème ou un truc comme ça. Puis j’ai fait un super été, au Tour de Wallonie et à l’Arctic Race en Norvège. J’ai failli gagner des courses mais j’ai fait un peu n’importe quoi dans le final de certaines. Ce n’était pas une année négative.

Courir en France ou à l’étranger, quelles sont les différences notables que vous avez pu observer ?

C’est au niveau du calendrier. Une équipe française, qui est World Tour doit participer à toutes les courses du calendrier World Tour mais également à tout le calendrier français. Et il y a beaucoup de courses en France, c’est déjà un peu la pagaille pour faire des équipes complètes, certains mecs viennent un peu pour faire bouche-trou dans certaines courses. Dans une équipe étrangère il n’y a pas ce parcours français obligatoire, on choisit les courses où l’on veut aller, qui nous arrangent, le tout en fonction des orientations du sponsor : le calendrier n’est pas surchargé et c’est une grosse différence.

Et culturellement, quelles différences avez-vous notées ?

Ils ont peut-être plus la culture de la gagne. Quand ils font une course, ils essaient de la gagner ils n’attendent pas de voir ce que font les autres, ils font leur course. Il y avait peut-être un petit peu plus cette notion qu’ici en France.

Encore une fois vous changez d’équipe à l’intersaison. Auriez-vous aimé rester chez Belkin ?

Je n’avais qu’un an de contrat et ils avaient encore beaucoup de coureurs sous contrat. Elle m’avait prévenu en avance qu’ils essayeraient en priorité de garder les gros coureurs et qu’ils ne pourraient me dire s’ils me prolongeaient qu’à la fin de saison. Je n’ai pris aucun risque, je n’avais pas envie de me retrouver dans la situation de l’année précédente, et j’ai cherché à nouveau une équipe, ce qui était encore assez compliqué car il y avait encore beaucoup de coureurs sur le marché cette année. Et j’ai trouvé un point de chute en Bretagne.

Comment avez-vous pris contact avec Emmanuel Hubert ?

On avait déjà eu un échange téléphonique l’année d’avant, car il lui restait éventuellement une place et je pouvais lui convenir. Il m’a tendu une perche à nouveau. Je sortais d’une année assez discrète, dans une équipe étrangère. Ça m’a fait du bien de revenir en France, mais si Belkin m’avait proposé un contrat, j’aurais sans doute prolongé.

« les jambes trop arquées pour pratiquer le vélo. »

Déjà 5 victoires en 2018 pour Jonathan Hivert, dont la dernière en date devant Romain Bardet et Guillaume Martin sur le Tour du FInistère.

Vous allez vite être handicapé par une blessure. Comment s’est-elle manifestée, et quelle en était la nature ?

Les problèmes au genou datent de 2006, ma première année pro, c’était une Plica. C’est une peau un petit peu dure à l’intérieur du genou, qui frotte et qui entraine une inflammation. Ça durcit avec le temps jusqu’à un moment où je ne pouvais plus rouler normalement.

Sans diagnostic, auriez-vous arrêté votre carrière ?

Non, personne n’arrête une carrière à cause d’un problème de genou, comme une plica ou une tendinite. Pour l’anecdote, je suis un peu déçu des médecins en général (rires). A cette époque, j’étais allé voir un spécialiste à la clinique du genou à Paris. Il m’avait dit qu’il fallait que j’arrête de faire du vélo parce que j’avais les jambes trop arquées pour pratiquer le vélo. Même si j’avais mal, en faisant du kiné associé aux pommades, j’arrivais toujours à pédaler, mais c’était pas terrible, j’étais quand même obligé d’avoir des périodes de repos plus longues et de raccourcir les entraînements.

Comment vous en êtes-vous sorti ?

La première année chez Emmanuel Hubert, c’était quand même compliqué à gérer. J’étais un peu chiant aussi des fois, j’aurais voulu un matériel un peu différent pour mon genou. Mais ce n’était pas possible et ça m’a un peu gâché la saison. La deuxième saison, elle, s’est déroulée en deux temps. J’avais terminé l’année précédente en ayant très mal et il fallait vraiment faire quelque chose. Je me suis fait opérer en mars et j’ai loupé tout le début de saison, puis, je suis revenu au mois de mai et de juin et j’ai commencé à remarcher au mois d’août. Je n’avais plus de douleur et j’ai pu finir le calendrier en ayant des résultats.J’avais compris, à ce moment-là, que j’allais revenir à 100 %.

Pourtant là encore, vous allez changer d’équipe. De votre fait, ou de celui d’Emmanuel Hubert ?

On a discuté ensemble et on ne s’est pas mis d’accord, tout simplement. J’avais l’impression qu’il avait perdu un peu confiance en moi à cause de cette histoire de genou et j’avais une opportunité dans une autre équipe. Je n’ai pas hésité une seconde, ils avaient confiance en moi et j’avais besoin de ça. Emmanuel avait des doutes quant à ma capacité de revenir et peut-être aussi une autre vision pour l’équipe. Moi j’avais vraiment confiance, car à partir du moment où je n’avais plus de douleurs, je savais que ça allait revenir.

Vous signez donc chez Direct Energie, comment cette signature s’est déroulée ?

Je connaissais beaucoup de gens dans cette équipe, comme Jimmy Engoulvent par exemple, que j’avais connu chez Sojasun. Jean-René Bernaudeau avait eu des échos de moi à droite, à gauche et il m’a proposé de les rejoindre. J’ai dit oui tout de suite. Ils ont immédiatement compris le coureur que j’étais et ce que je pouvais faire, une fois mes moyens retrouvés.

« J’ai attendu 4 ans et demi sans lever les bras et c’est très long »

Jonathan Hivert, victorieux ici sur le Tour du Finistère, enchaîne les succès en 2018.

Quel rôle vous avait-on alors proposé ?

D’être électron libre sur les courses plus difficiles au niveau du relief. Moi, ce que je voulais c’était de repartir à zéro. D’ailleurs, à partir du moment où j’ai su que j’allais là-bas, je me suis fait opérer du deuxième genou. J’ai encore dû faire un énième hiver un peu tronqué mais après coup je n’avais plus aucune douleur, ce qui m’a permis de faire une première saison correcte.

Arrive alors la saison 2018, avec ces 5 victoires. Vous vous y attendiez ?

Ma dernière victoire, avant l’année dernière, c’était en 2013. J’ai attendu 4 ans et demi sans lever les bras et c’est très long. Et pour en revenir à cette année, alors non, je ne pensais pas remporter 5 courses tout de suite. Mais je savais que j’allais être dans les clous, car je connaissais, de santé ce que je pouvais réaliser d’habitude en ayant des problèmes, alors sans, j’imaginais bien que je pouvais faire quelque chose de mieux. Paris-Nice, c’est quasiment ce qu’il y a de plus dur après le Tour, en France. J’avais déjà eu des occasions de remporter les étapes là-bas, mais je les avais toutes loupées. Ça faisait longtemps que je croyais qu’il était possible de gagner là-bas. Et c’est fait.

On imagine, vu votre profil que les classiques ardennaises doivent vous plaire. Pourtant, vous n’y obtenez pas de résultats probants, comment l’expliquez-vous ?

Je n’ai pas participé énormément de fois aux ardennaises, j’avais tout le temps des problèmes qui me l’empêchaient. Pourtant ce sont des courses qui me plaisent. La Flèche Wallonne, c’est sans doute ce qui me correspond le mieux, mais j’ai toujours eu un peu de mal sur les grandes classiques de plus de 200 bornes. À Liège cette année, je n’ai fait que subir. Peut-être que j’ai moins d’entraînement que les autres pour soutenir la comparaison, souvent, la dernière heure, je suis en retrait. Mais maintenant, je me sens de plus en plus costaud, je pense que je peux briller là-bas. Je ne suis pas encore fini, il y a quand même pas mal de coureurs qui sont bons après 35 ans et je pense que je vais en faire partie.

Vous ne savez pas si vous allez faire le Tour cette année. On a l’impression à vous entendre que ce n’est pas un passage indispensable pour vous.

Je l’ai fait trois fois et j’ai été trois fois en difficulté. Manque de préparation, comme je privilégiais le début de saison, j’arrivais toujours un peu fatigué, c’est un peu compliqué de tout faire. Mais cette année, pourquoi pas ? Si je suis en bonne forme au mois de juin, on se posera la question mais si je suis fatigué ça ne sert à rien d’y aller, pas la peine de prendre la place d’un autre, on a une équipe pour ça. Il faut savoir aussi dire quand on n’est pas bien.

« Dans le vélo il y a toujours plus de jours de galère que de jours de gloire »

A 33 ans, Jonathan Hivert vit très certainement le meilleur début de saison de sa carrière en 2018.

Quel est votre pire souvenir, sur le Tour ?

Mon dernier Tour de France, en 2013. J’étais tellement mauvais que j’aurais préféré ne pas être là. C’était une galère pas possible, j’avais l’impression de me traîner jusqu’à l’arrivée, je n’éprouvais aucun plaisir, ce n’était même plus du sport (rires). Par contre, une fois arrivé aux Champs-Élysées on oublie tout. 3 semaines de galère et un jour pour un super souvenir. Les Champs-Élysées, en soit, ça n’a rien de glorieux mais dans une vie humaine, c’est un bonheur de se dire qu’on a fait le Tour de France. Dans le vélo il y a toujours plus de jours de galère que de jours de gloire, c’est un sport où l’on doit beaucoup encaisser, prendre sur soi et trouver les opportunités pour trouver son bonheur.

Vous nourrissez la légende d’un coureur qui score souvent en début de saison. Comment l’expliquez-vous ?

J’aime bien le début de saison. J’ai mis longtemps à m’en apercevoir, parce qu’au début de ma carrière, je faisais du cyclo-cross l’hiver. Après je coupais, je reprenais tard et le printemps était déjà bien entamé. Malgré le fait que je ne sois pas forcément celui qui roule le plus l’hiver, je suis de ceux dont le coup de pédale revient le plus vite et je me sens vraiment bien quand il ne fait pas chaud. En plus, je ne prends pas de poids l’hiver et j’arrive juste opérationnel, en début de saison, où se présentent pas mal de courses assez dures qui sont dans mes cordes.

Et bien entendu, votre nom de famille fait écho avec vos performances de début d’années. Ces jeux de mots faciles sur votre patronyme, ça ne vous agace pas un peu ?

Non, parce que j’avais lu quelque part que les noms de famille n’étaient pas donnés par hasard. Dans le temps, nous avions tous un vrai rapport avec notre nom de famille. C’est pour ça que je suis bon l’hiver et mauvais l’été du fait de la chaleur. Finalement, je suis fidèle à mon nom (rires).

Dans quel état d’esprit êtes-vous aujourd’hui ?

Ces dernières années n’étaient pas faciles, et d’ailleurs, je n’ai pas eu beaucoup d’années faciles, quand on fait le compte (rires). Donc j’en profite. Je suis encore tout neuf je n’ai pas beaucoup servi, je n’ai que des petites saisons et pas beaucoup de jours de course au compteur. Et à 33 ans c’est là où je commence à être bon, je suis moins fatigué que les autres et j’ai encore beaucoup d’envie.

Donc pas de projection sur la fin de carrière, si je comprends bien ?

Non, pas de fin de carrière, je n’en suis qu’au début là (rires)

Pensez-vous “durer” aussi longtemps que Sylvain Chavanel ?

Aller aussi loin que Chavanel, je sais pas du tout (rires), il a une carrière tellement exceptionnelle ! Moi, je veux simplement commencer à faire ce que j’aurais déjà dû faire depuis longtemps : être performant et régulier.

Pour terminer l’entretien, auriez-vous une anecdote “gruppettesque” à partager avec nous ?

Alors oui, une arrivée dans le Tour 2011 en montagne. On était dans la même équipe avec Jimmy Engoulvent, j’avais déjà du mal à suivre le gruppetto et voilà que d’un seul coup Jimmy accélère. Quand on accélère dans le Gruppetto, c’est un peu mal vu et du coup, dans l’oreillette je l’engueulais en lui disant qu’il nous faisait chier (sic) à rouler aussi vite. Sauf qu’en fait, et je n’avais pas eu l’information, on était très proche d’être hors-délais d’où cette accélération de sa part. À l’arrivée, je m’étais fait engueuler parce que je n’avais rien à faire dans le Gruppetto et qu’en plus je râlais dans l’oreillette. J’aurais mieux fait de ne rien dire ce jour-là (rires).

Propos recueillis par Bertrand Guyot (@bguyot1982) pour Le Gruppetto

 

Crédit Photo : Clémence Ducrot & Awen Le Gall
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Re: Jonathan Hivert : "Je suis encore tout neuf, je n'ai pas

Messagepar gosso » 09 Mai 2018, 13:52

le bonhomme a l'air très sympa :)
Et le côté altruiste "je laisse ma place au Tour si je suis pas en forme" est appréciable.
Une belle itw ;)
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