Écrit le par dans la catégorie Interviews, Les forçats de la route.

Septuple champion du monde de cyclisme sur piste, double recordman du monde, médaillé olympique et présent en équipe de France depuis 15 ans, le pistard Mayennais nous a accordé cet entretien où il revient sur sa carrière, nous donne ses ambitions pour ses dernières années professionnelles à venir et même quelques idées de ce qu’il fera par la suite.

Pour commencer, on peut évoquer un résultat assez ancien, dès 2003 à Aguascalientes, en vitesse par équipes. Ce n’était même pas sur la récente « piste à records », mais sur un vélodrome plus long, tu avais ainsi fait un kilomètre entier dans cette vitesse par équipes.

Oui, la piste faisait 333 mètres. On n’a pas l’habitude de courir sur ce type de vélodrome. En règle générale, c’est 250 mètres. Là-bas, c’était ma première Coupe du Monde chez les élites, ma première grande compétition. J’avais fait le troisième tour et on avait gagné, devant les Allemands je crois (NDLR : contre l’Allemagne en qualifications, puis contre la Slovaquie en finale). C’est un super souvenir. Que demander de mieux que de gagner sa première Coupe du Monde ?

Et le fait que ce soit, déjà, à Aguascalientes, est une amusante coïncidence vu ce que tu as réalisé là-bas quelques années plus tard.

En 2014, quand je fais mon triplé historique, j’ai beaucoup repensé à cette Coupe du Monde. Ici, je me sens tellement bien. J’aime beaucoup le Mexique, l’ambiance est vraiment top. Généralement, on y va en hiver et là-bas il fait très chaud, donc ça fait du bien de sortir de l’hiver français. Il n’y a vraiment que du positif et je m’en suis servi en 2014 pour être vraiment dans une atmosphère qui me galvanisait.

Puisque tu évoques 2014, on va en parler. Cette saison avec les records du monde à Aguascalientes, puis les mondiaux à Cali avec 100 % de victoires (uniquement des premières places dans le tournoi de keirin, la victoire au kilomètre sous la minute, un tournoi de vitesse sans la moindre défaite).

J’ai dit une petite bêtise, Aguascalientes c’était fin 2013. Pour Cali, c’est un peu la même zone géographique, la Colombie et le Mexique. J’aime beaucoup l’Amérique Latine. Les mondiaux étaient fin février. Trois mois avant, je venais de battre les deux records du monde. Pour les championnats du monde, j’avais annoncé un triplé, un triplé historique, car personne n’avait gagné les trois épreuves individuelles de la vitesse sur un même championnat du monde (NDLR : ni n’avait gagné 3 épreuves individuelles du tout, la seule autre occurrence d’un tel exploit a eu lieu lors des mondiaux 2018 avec Kirsten Wild dans les épreuves d’endurance).

On me prenait un peu pour un fou à l’époque. On me disait « Ça y est, François a battu 2 records du monde, il ne se sent plus, il a pris le melon. » ou bien « C’est infaisable, même Rousseau et Hoy ne l’ont pas fait. » Et finalement, à Cali, ça s’est super bien passé. J’ai fait 13 sprints en compétition et j’ai tout gagné. Je bats le champion du monde en titre Stefan Bötticher en finale de la vitesse individuelle. En finale du keirin, il y a Jason Kenny qui est champion olympique, Maximilian Levy qui est champion du monde. Il y a Joachim Eilers, qui est vice-champion du monde du kilomètre un an avant. Je fais la passe de deux dans le kilomètre, que j’avais déjà gagné l’année d’avant. C’est énorme.

Et il y avait aussi Jason Kenny, champion olympique de vitesse, battu 2-0 en quarts de finale.

De les battre les uns après les autres, forcément, ça te met en confiance. Mais déjà bien avant ça, je me sentais très fort. Je n’avais vraiment peur de personne. J’étais obnubilé par mon triplé. Ces jours-là, je me disais « ce n’est pas possible, il n’y a personne qui peut me battre, personne. » Donc à partir du moment où tu montes sur la piste avec une détermination comme celle-là, en étant persuadé que personne ne peut te battre, tu ne peux prendre que les bonnes décisions sur le vélo. Tu es en confiance, tu peux prendre des décisions au culot, c’est-à-dire retarder ton sprint ou le lancer de très loin. Tout ce que je faisais, ça fonctionnait. Physiquement, j’étais super bien. Ça m’a aidé à être en confiance. Il y a une alchimie qui s’est faite autour de tout ça et ça a super bien marché. Plein de choses extra-sportives aussi qui faisaient que j’avais vraiment la haine à cette époque là. Je voulais vraiment gagner, être champion du monde.

Comme tu l’as dit, dans le kilomètre, c’était ton deuxième titre, après les mondiaux 2013, post-olympiques. Après 10 ans de professionnalisme et énormément de podiums (5 au kilomètre et 1 au keirin).

Ma première médaille aux championnats du monde chez les élites (NDLR : 4 médailles dont 1 titre chez les juniors en 2001 et 2002), c’était en 2006, en France. Je n’avais que 22 ans, c’était pas mal. Mais après j’ai toujours fait deuxième ou troisième pendant 6 ans. On commençait à me dire : « il a 28 ans, il n’a toujours rien gagné ». C’était presque comme si j’allais devenir le Poulidor de la piste. On pensait que je n’avais pas ce petit truc pour gagner. Ce qui m’a fait mal, c’est ma non-sélection aux Jeux Olympiques de 2012.

En 2012, il y avait eu une bonne Coupe du Monde (victoires dans le kilomètre et dans le keirin), mais pas de médaille aux mondiaux.

En 2012, il y avait trois critères de sélection. C’était entre Mickaël Bourgain et moi. On remplit deux des trois critères tous les deux. C’est Mickaël Bourgain qui a été pris (NDLR : il a même du être inscrit dans l’épreuve sur route afin de participer au keirin). Forcément, je me suis pris une grosse claque. Je pensais aller au keirin. J’ai été vice-champion du monde du keirin dès mon premier championnat du monde du keirin. L’année d’après je finis cinquième, alors que je n’avais pas trop osé, mais j’étais quand même en finale. Mickaël Bourgain, en 14 années de championnats du monde, il a fait zéro podium au keirin (NDLR : au mieux, trois places de quatrième).

Bref, on me dit : « C’est bien François, tu as toujours ta petite médaille aux championnats du monde, mais tu n’es pas un vainqueur. Il te manque ce petit truc là. On te fait confiance, mais pas pour aller chercher une médaille olympique. On préfère mettre Mickaël Bourgain, qui a plus d’expérience Olympique. » Je me suis beaucoup remis en cause. Je me suis demandé pourquoi je ne gagne pas. J’ai essayé de tout remettre en question : mon entraînement, mon échauffement, la façon de voir mon sport, la façon de voir ma vie en général. Et je suis parti au Japon dans la foulée. En septembre 2012, j’étais au Japon, pour faire ma tournée de keirin.

C’était ta première tournée au Japon ?

Non, la deuxième. J’étais de septembre à décembre au Japon, en 2012. La première fois, c’était en 2010. Je devais y retourner en 2011, mais à cause de Fukushima, ça a été annulé. En 2010, j’ai découvert un super pays. Je suis tombé amoureux du Japon et je reviens en 2012 et j’ai retrouvé un pays vraiment meurtri. Des gens meurtris par ce qui s’était passé, mais humbles, droits dans leurs bottes, qui ne se plaignaient jamais, qui se disaient « on va y arriver, on va se reconstruire, on va redresser le pays ». Et là, j’ai pris une grosse claque dans la tête. Parce que je me plains, parce que je me trouve toujours des excuses après les défaites aux championnats du monde. Je me disais « lui est plus fort, là je n’ai pas fait ce qu’il faut ».

J’ai un ami qui habitait Fukushima en 2010. Je l’ai retrouvé en 2012, il a déménagé de 400 kilomètres. Il s’est construit une maison à 2 kilomètres de là où j’habitais habituellement au Japon. Je lui ai demandé ce qu’il faisait là, s’il habitait là maintenant. Et il m’a dit : « Oui, je n’ai plus le droit de retourner dans ma maison. J’ai 30 ans, je ne suis pas malade à cause de la radioactivité. Je suis encore vivant. Je vis encore de ma passion, je n’ai pas à me plaindre. » Ça m’a couché direct. Je me suis mis à pleurer. Ça a été une révélation. Il fallait que j’arrête de me trouver des excuses, que je retrouve du plaisir dans ce que je fais. Au bout de 10 ans, j’avais un peu oublié la notion de plaisir. Je me suis dis que je faisais deux fois le tour du monde dans l’année, que je n’ai pas de patron sur le dos. J’ai pensé à ma mère, ouvrière, qui a gagné le SMIC toute sa vie, dans un boulot très pénible à l’usine, qui a été virée quand sa boîte a fermé. J’ai pensé à mon père, agriculteur, qui a été obligé de déposer le bilan dans les années 90 pendant la crise du porc. Je me suis dit que, même par rapport à mes parents, je n’ai pas le droit de me plaindre.

Tout ça a fait que j’ai commencé à voir mon sport d’une autre façon. Je me suis dit « fonce, prends du plaisir, ne te pose pas de question. » Et c’est comme ça que dès février 2013, deux mois après être revenu du Japon, j’ai remporté mon premier titre de champion du monde. J’ai commencé à ce moment là que me dire « je vais être champion du monde » au lieu de dire « je veux être champion du monde ».

Et ce titre est obtenu avec très largement, avec plus d’une demi-seconde sur Simon van Velthooven, alors que le kilomètre s’est parfois joué au millième.

Oui, je fais 1’00″2 et lui il fait 1’00″8. Et 1’00″2, ce n’est pas un temps qui est souvent fait aux championnats du monde. Déjà maintenant, alors encore plus pour l’époque. C’était un super chrono. Dans la foulée, j’arrive à faire troisième en vitesse. C’est mon premier podium en vitesse. La vitesse, c’est quand même l’épreuve reine du sprint. Je n’en avais pas trop fait, mais j’étais tellement métamorphosé dans la tête, que je ne me mettais plus de barrière, alors qu’avant je ne faisais que ça. Déjà, je fais le meilleur temps du 200 mètres (NDLR : avant un tournoi de vitesse, un contre-la-montre sur 200 mètres lancés détermine le tableau du tournoi). Je me dis que je suis le plus rapide du monde. J’ai gagné le kilomètre, j’ai gagné le 200 mètres : je suis le plus rapide du monde. Si je cours assez bien, je suis intouchable. Mais c’était mon cinquième jour de course, j’étais quand même fatigué. Mais j’étais persuadé que j’aurais pu être champion du monde de vitesse individuelle sans la fatigue. Car j’avais fait le kilomètre, le keirin et la vitesse par équipes.

Avec au passage une première médaille en vitesse par équipes, avec Julien Palma et Michaël D’Almeida et un tournoi de keirin où tu es invaincu, mais déclassé en demi-finale, donc terminant à la septième place.

J’étais un peu fou. Si on regarde mes courses sur YouTube, j’étais d’une facilité… J’étais dégoûté, j’aurais au moins pu faire un podium au keirin. Si j’avais une médaille au keirin cette année là, j’aurais été le seul de toute l’histoire de mon sport à avoir gagné une médaille dans toutes les disciplines du sprint (NDLR : chez les hommes, Anna Meares ayant réussi cet exploit chez les femmes). Je suis vraiment passé à côté de quelque chose, mais ça m’a tellement mis la haine. L’année d’après, je voulais me venger. J’ai ruminé ça pendant un an. Quand je suis arrivé aux championnats du monde, j’étais intouchable, mais il ne fallait pas non plus être surconfiant, pour ne pas faire d’erreurs.

François Pervis, célébrant sa victoire sur l'épreuve du kilomètre, lors des Championnats du Monde de Saint-Quentin-en-Yvelines, en 2015.

François Pervis, célébrant sa victoire sur l’épreuve du kilomètre, lors des Championnats du Monde de Saint-Quentin-en-Yvelines, en 2015.

Et après le premier titre à l’autre bout de l’Europe et le triplé à l’autre bout du monde, arrivent deux nouveaux titres à St-Quentin-en-Yvelines en 2015.

J’arrive à en regagner deux à domicile. C’était la folie. Mon keirin, quand je repense à la demi-finale, j’étais astronomique. Et la finale où je ne donne quasiment par un coup de pédale tellement j’étais bien placé : c’était magique. J’étais en état de grâce. Pourtant, je marchais beaucoup moins bien à St-Quentin qu’à Cali. D’ailleurs, je ne fais plus la passe de trois, mais je reste le seul à prendre une manche à Greg en vitesse individuelle (NDLR : en quarts de finale, Grégory Baugé gagnant ensuite 2-0 ses matches suivants jusqu’au titre). Mais j’ai eu des problèmes divers. Je n’avais pas la caisse pour enchaîner trois ou quatre jours de course. J’arrive quand même à gagner deux titres à domicile. C’était la folie en France. Les gens faisaient la ola juste après que je gagne. C’est indescriptible. Je souhaite à n’importe quel cycliste de devenir champion du monde dans son pays, devant son public et ses amis.

Si on continue chronologiquement : 2016. Là, les mondiaux se passent beaucoup moins bien, avec même une impasse de faite sur le kilomètre.

Je savais que je ne marchais pas du tout et, en gros, je ne voulais pas me faire humilier. Je ne m’étais pas vraiment préparé non plus, car on pensait vraiment aux Jeux Olympiques cette année là. Toutes les autres années olympiques, la France est championne du monde, mais la France se prenait ensuite une claque aux Jeux Olympiques. Cette année là, on avait essayé de tout axer, physiquement et mentalement, sur les Jeux Olympiques. Nos résultats aux Jeux olympiques n’étaient pas vraiment ce que l’on attendait, mais on est allé s’arracher pour aller décrocher cette très belle médaille de bronze par équipe. Pour le reste, vous savez tous ce qui s’est passé et assez d’encre a coulé à ce sujet. C’est désormais du passé.

Et en 2017, un nouveau titre de champion du monde était là.

J’étais déterminé à montrer que je n’étais pas fini, vis à vis de tout ce que j’ai pu entendre après les Jeux Olympiques. Je ne pouvais donner meilleure réponse à tous ceux qui m’ont enterré un peu trop vite.

Pour changer de sujet, l’UCI permet désormais de créer des équipes professionnelles de piste. Ça se développe énormément en Grande-Bretagne, en Russie, en Allemagne. En France, aucune structure ne s’est encore lancée. Est-ce que tu penses que s’il y avait un sponsor, un peu comme Cofidis dans les années 2000…

(il coupe) Ce serait génial ! À deux ans des Jeux Olympiques, on a vraiment besoin d’une Pro Piste. Grâce à une Pro Piste, on fait courir deux fois plus de Français sur chaque compétition, sur chaque Coupe du Monde. On aurait 3 coureurs Français en équipe de France et 3 autres Français dans l’équipe privée Pro Piste sur la même Coupe du Monde. Ce serait beaucoup plus facile pour les entraîneurs de faire des sélections. D’une piste à l’autre, d’un pays à l’autre, ce ne sont pas les mêmes conditions atmosphériques, ce n’est pas le même bois, donc c’est compliqué de faire des comparaisons, entre les temps d’un coureur ayant couru à Cali et d’un autre ayant couru à Sydney. Alors que si on double notre nombre de coureurs sur la même compétition, sur le même tournoi, ce serait beaucoup plus facile de comparer.

Et en plus de ça, la France gagne deux fois plus de points, donc elle est plus facilement en haut du classement mondial (NDLR : ce qui détermine le nombre de coureurs qu’une fédération peut envoyer aux championnats du monde et aux Jeux Olympiques). À terme, j’ai un projet de Pro Piste avec un de mes partenaires. Pour l’instant, ce n’est qu’un projet, mais il faut trouver des investisseurs. On travaille dessus. Mais c’est quand même dommage qu’un pays comme la France n’ait même pas une Pro Piste.

Ce projet pourrait voir le jour avant les prochains Jeux ?

C’est plutôt pour Paris 2024.

Sans vouloir te mettre à la retraite, ce ne sera pas pour que tu en sois un coureur.

Non, en 2024, j’aurais 40 ans, ce n’est pas possible. Mais je m’investirai pour faire de la détection. En ce moment, je suis en train de monter une structure pour faire de la détection un peu plus tard, avec la création d’un challenge sur plusieurs épreuves partout en France. Un peu comme le challenge Fenioux, sauf que ce ne serait que minimes, cadets et juniors.

Un peu comme le Trophée Madiot sur la route ?

Voilà. Mais un peu partout en France, pour faciliter l’accès à tous et ne pas forcément aller toujours à St-Quentin. Je pensais à Roubaix, Bourges, Limoges. D’ici là, il y aura peut-être d’autres vélodromes. Ce serait pour donner l’occasion aux jeunes de courir, de se rassembler. On pourrait peut-être, je ne sais pas, appeler ça des « Coupe de France ». Il faudrait trouver des mécènes et essayer de les faire perdurer. Ainsi la fédération pourrait se baser dessus. Pour le moment, les jeunes sont surtout repérés sur les championnats de France et lors des stages créés par les entraîneurs nationaux.

Et puis, il n’y a rien de mieux que la compétition. Il y a des athlètes qui sont super forts à l’entraînement mais qui en compétition n’ont pas le mental. Ils ont le physique, mais ils n’ont pas le mental. Et c’est pour ça qu’il n’y a rien de mieux que la compétition pour la détection. Donc pour après Tokyo, j’ai ces projets là et je travaille déjà dessus. Je me fais aider par des gens qui ont de l’expérience dans ce domaine et qui ont un carnet d’adresse assez long. Avec la détection et la Pro Piste, je veux donner les moyens aux jeunes d’être bien encadrés tout de suite, de leur donner une protection sociale tout de suite. Qu’ils ne soient pas dans la pampa à se débrouiller tous seuls.

Donc ça, c’est pour l’après-Tokyo. Mais pour l’avant-Tokyo, on remarque cette année un petit changement en équipe de France, où tu es désormais démarreur en vitesse par équipes.

J’ai été mis en démarreur car cet hiver, sur les tests de sélection sur le démarrage, j’étais plus rapide que mes collègues. Donc pour apporter le plus à l’équipe de France, je me suis mis là. Ça aurait été bête de ma part de demander le deuxième ou le troisième poste, sachant que j’étais le plus rapide au premier poste. J’aurais pénalisé l’équipe de France en ne prenant pas ce poste là.

C’était donc seulement pour 2018 ?

On s’est dit « on fait et on voit ce que ça donne ». J’ai toujours été bon démarreur, mais sans être un excellent démarreur, comme il peut y avoir dans d’autres équipes nationales. C’était temporaire. J’étais un peu démarreur intérimaire. Après, on verra. Comme je ne faisais pas que ça, j’ai une énorme marge de progression là-dessus. Si je ne fais que ça maintenant, je pourrai encore descendre mes chronos. Mais ça me pénalise tellement pour le keirin et le kilomètre, surtout pour le keirin, que c’est compliqué. Et ce ne sont pas mes qualités de base d’être démarreur.

Cette année ça m’a un peu grillé pour le keirin et le kilomètre car je n’ai pas du tout eu de préparation pour les sprints longs. Je ne faisais pas de lactique, je ne faisais pas de gros braquets. Je ne faisais pas de puissance, seulement des petits braquets pour démarrer et avoir de l’explosivité. C’est une préparation et une programmation avant les championnats du monde que je n’ai jamais eu l’habitude de faire. J’étais un petit peu paumé dans tout ça, dans mon ressenti. C’était un peu comme si j’étais novice. Je ne sais pas si j’ai effectué les bons entraînements aux bons moments. Je n’étais pas du tout confiant dans ce que je faisais alors que si j’avais préparé le deuxième ou le troisième tour de la vitesse par équipes, le kilomètre et le keirin comme habituellement, j’aurais eu mon expérience des années précédentes et il n’y aurait eu aucun problème. Alors que là j’étais complètement perdu dans ma préparation. C’est ce qui a fait qu’au keirin et au kilomètre, je n’ai pas vu le jour.

Justement, on a vu au kilomètre. Tu es classé troisième jusqu’aux 625 mètres, avant une descente dans le dernier tour et demi.

Et oui, il n’y a pas de secret. Quand on n’entraîne pas une qualité physique et qu’on en a besoin un jour, ça te fait drôle. Et tu n’es pas productif.

Surtout qu’on a vu des courses complètement inverses à la tienne, comme Matthew Glaetzer, qui emmenait un braquet hallucinant, au point d’être dans les derniers après le premier tour, pour aller chercher la médaille d’argent.

De la « braquasse », je n’en ai quasiment pas fait à l’entraînement. Je n’en utilise pas encore assez. Et cette année, je n’en ai pas mis beaucoup, car j’étais sur des petits braquets pour démarrer le plus vite possible. Après, on verra. Si dans les deux années à venir, je suis encore le meilleur démarreur, pourquoi pas. On verra ce que donneront les collègues. Mais je doute fortement de démarrer plus vite que Grégory Baugé, par exemple. Lui, ce sont vraiment ses qualités, pour le démarrage.

Et comme à côté, il y a quelqu’un comme Sébastien Vigier, qui semble avoir pris une place permanente en équipe de France, sans doute jusque Paris.

En deuxième, oui. Et il va continuer à progresser. Il faut qu’il continue à bien s’entraîner et à être performant et ça ira très bien pour lui. Je ne me fais aucun souci pour lui. En deuxième place, il est très bien.

Donc au final, il ne reste pas beaucoup de place pour beaucoup de coureurs.

Au démarrage, il faut faire mieux que Greg ou que qu’un qui sortirait dans les deux prochaines années, ou qui se révèlerait en tant que démarreur. Et au dernier tour, il y a déjà Michaël D’Almeida, Quentin Lafargue, il y a du beau monde. Il pourra aussi avoir Rayane Helal dans les années à venir. Mais en même temps, c’est ça le sport. Et cette belle densité, ça tire l’équipe de France vers le haut, c’est ce qui fait qu’on arrive à avoir des résultats depuis plus de 20 ans.

François Pervis et Grégory Baugé, lors de la vitesse individuelle en 2015 au Championnats du Monde

François Pervis face à Grégory Baugé lors de la vitesse individuelle en 2015 aux championnats du monde, remportée par Baugé.

Vu le lieu des prochains Jeux Olympiques, ça doit te motiver encore plus.

Si je pouvais finir ma carrière sur les Jeux Olympiques de Tokyo… Encore mieux, sur une médaille, ce serait magnifique. C’est vraiment le Japon qui m’a révélé. Si je n’avais pas été au Japon, je n’aurais jamais été champion du monde ou recordman du monde. C’est clair et net. J’en suis sûr et certain. Une médaille olympique au Japon, c’est la plus belle fin de carrière que je puisse espérer.

Pour revenir sur des échéances un peu plus proches, il y a des championnats d’Europe très tôt cette année, en août à Glasgow, puis une Coupe du Monde à St-Quentin-en-Yvelines en octobre.

On va tous préparer les championnats d’Europe. Tous les élites. Puis on vise tous la Coupe du Monde. Il y aura des tests de sélection, il faudra être performant. J’espère fortement faire les championnats d’Europe et encore plus la Coupe du Monde en France. Ce sera comme un petit championnat du Monde. Pour les sponsors, pour les familles, les amis, on ne veut pas passer à côté de ça.

Est-ce que ça met de côté ton annuel voyage au Japon ?

Je n’irais pas au Japon cet hiver. C’est sur invitation et cette année, je ne me suis pas fait inviter. C’est à contrecœur, car j’aurais vraiment voulu y aller. Mais c’est comme ça, je prends sur moi. C’est vraiment dommage car au Japon, ce sont des pistes en béton avec des vieux vélos en acier avec des roues à rayon. Je m’entraîne toujours là-bas, donc je prends une caisse de folie. Alors quand je reviens en France, sur une piste en bois, dans un vélodrome couvert et chauffé, sur un vélo tout en carbone : je vole !

Tous ceux qui font le Japon reviennent super fort. C’est une très bonne préparation. Un très bon stage. Un long stage, mais c’est très bien. Et puis cela permet de voir autre chose, de ne pas tourner en rond sur la même piste pendant 15 ans à l’entraînement. On voit une nouvelle culture, de nouveaux gens… Je côtoie mes adversaires au niveau international. Là-bas, on est cinq ou six étrangers invités. Je vois mes principaux adversaires des championnats du monde, mais ça devient mes potes. Là-bas, on est dans le même bateau. On se sert les coudes pour s’entraider, car on est tous loin de nos familles, loin de chez soi. On est souvent seuls car c’est très isolé là où on s’entraîne. Comme on ne voit pas grand monde on est super contents de se retrouver ensemble et on partage ça à fond.

Et c’est tellement un autre monde que tu ne peux même pas célébrer tes victoires.

Je n’ai pas le droit de lever les bras car ça pourrait être un signe pour magouiller un pari pour le lendemain. Il n’y a qu’en finale que j’ai le droit car le lendemain il n’y a plus de courses, donc plus de pari. Mais en qualifications et en demi-finale, je n’ai pas le droit de lever les bras. Ni même de regarder le public ou de leur faire coucou. Mes mains doivent rester sur le guidon.

C’est un peu rageant parfois, non ?

Justement, sur le sprint où j’avais levé un bras, c’était un sprint très houleux. On a tout fait pour que je ne passe pas, pour me faire tomber. Mais c’est le keirin Japonais, on a le droit de percuter ses adversaires. C’était en 2010, un de mes premiers sprints au Japon. J’ai vu rouge, j’ai fait mon sprint. Je gagne tout juste, à la photo-finish. J’étais tellement énervé, je lève le bras, de colère. De joie aussi, car c’était un sprint très très compliqué.

Et j’ai été convoqué dans le bureau des commissaires. On m’a demandé si je connaissais quelqu’un dans le public, on m’a demandé pourquoi j’avais le bras. On m’a rappelé qu’à l’école on m’avait dit qu’il ne fallait pas lever les bras, pas faire de signe au public. Je me suis excusé mille fois, je leur ai expliqué que c’était un mauvais réflexe, que je n’avais pas encore compris tout le règlement Japonais. Car on est tous obligés de passer à l’école du keirin. On apprend les règles. Des règles très spéciales. J’allais dire compliquées. Un petit peu quand même. Donc on doit passer quelques jours à l’école et de valider un examen, à l’école.

Puisque tu évoques les différences entre les règles du keirin de là-bas et du « nôtre », les règles du keirin on changé récemment, puisqu’il y a moins de tours en tout, mais le derny s’écarte un peu plus tôt, ou encore le fait qu’on ne puisse plus se jeter dans la roue du derny au départ, ce qui donnait des images assez spectaculaires.

Je ne suis pas encore habitué aux nouvelles règles. Il faut que je pratique beaucoup pour me sentir bien sur ce nouveau règlement. Je trouve ça dommage, car ça se regarde un petit peu quand la moto s’écarte. Tout le monde se dit que c’est un peu tôt, que ça ferait un sprint trop long, alors on roule moins vite au début, on se regarde. Mais bon, on fait avec. Ils font parfois des règlements qu’on ne comprend pas du tout.

Tu penses au kilomètre quand tu dis ça ?

Oui. Déjà un kilomètre, c’est hyper violent. Alors en faire deux, à trois ou quatre heures d’intervalle, pour une histoire de télé. Ils ne se rendent pas compte.

Pour terminer, on a récemment appris la construction d’un nouveau vélodrome dans la Mayenne, ton département. Es-tu lié à ceci ?

Le vélodrome à Laval, ça fait plus de 50 ans qu’il est attendu. Beaucoup de monde a poussé pour qu’il voie le jour. Je pense que mes résultats depuis toutes ces années y sont pour quelque chose. Dans la prise de décision finale, ils ont dû aider à faire pencher la balance du bon côté.

Par darth-minardi.

Crédit Photo : Flowizm ... / Pete
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Re: Entretien avec François Pervis

Messagepar Umb » 15 Mai 2018, 18:28

Excellent merci !

Quels sont les braquets en vitesse par équipes en fait, du démarreur et des suivants ?
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Re: Entretien avec François Pervis

Messagepar Geraldinho » 15 Mai 2018, 23:29

Super :love:
Merci beaucoup Darth :love:

J'y étais au vélodrome de St Quentin lors de sa victoire au keirin, un de mes meilleurs souvenirs de supporter :love:
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Re: Entretien avec François Pervis

Messagepar Umb » 15 Mai 2018, 23:43

idem :D
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Re: Entretien avec François Pervis

Messagepar toto » 16 Mai 2018, 07:56

Super article :up
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Re: Entretien avec François Pervis

Messagepar Guame » 17 Mai 2018, 12:43

L'entretien complète bien son Intérieur Sport, où on le voyait dans ses aventures au Japon. :o

Super intéressant en tout cas. :ok:
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Re: Entretien avec François Pervis

Messagepar Mania » 17 Mai 2018, 13:03

Entretien bien complet, je ne suis pas assez connaisseur de la discipline , je pense, mais en tout cas, j'ai bien aimé les parties sur le Japon dont je partage la fascination avec Pervis. Merci pour l'interview
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Re: Entretien avec François Pervis

Messagepar Warren Barguil » 17 Mai 2018, 21:52

Sympa cet article :)
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Re: Entretien avec François Pervis

Messagepar Cyro » 18 Mai 2018, 07:34

Super Darth 8)
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