Écrit le par dans la catégorie Interviews, Les forçats de la route.

Le vélo est souvent affaire d’ADN. Tantôt transmis par les parents, ou par les grands-parents, le virus remonte pour certains dès la plus tendre enfance. Pour Victor Robert (journaliste, animateur et producteur de documentaires sur C8), avec un père organisateur de critériums où s’affrontaient les Poulidor, Merckx ou autre Anquetil, il aurait été bien difficile d’échapper à cet univers.

 

«Hinault, c’était une personnalité énorme! »

 

Quel est votre rapport au vélo général ?

Je suis un amoureux du vélo par rapport à mes souvenirs d’enfance et par rapport à ce que représente ce sport socialement. Mon père, qui adore le cyclisme, organisait dans le village où je suis né (Dinan, dans les Côtes d’Armor) le challenge de la Belle-Audière. C’était une course très connue se déroulant après les Championnats du Monde. On y voyait les champions les plus illustres comme Anquetil ou bien Merckx. Les critériums, comme les courses locales c’était un moyen pour les coureurs d’arrondir les fins de mois, de se faire un petit peu de blé. Il y avait les négociations dans le peloton pour désigner le futur vainqueur, lequel devait ensuite distribuer l’enveloppe pour que personne ne l’emmerde (sic) pendant la course. Il fallait que le grand champion gagne parce que c’est ça qui faisait faire de la presse. C’était une organisation assez rigolote et comme mon père était l’organisateur, on avait aussi la chance de les avoir à déjeuner juste avant la course.

Et comment se déroulaient ces déjeuners d’avant course ?

C’était pas des petites salades vertes, qu’ils s’enfilaient. C’était plutôt de bonnes tranches de rôti de porc et des pommes de terre. Ils buvaient même parfois un petit coup. Ils avaient tous leurs petites habitudes. De temps en temps, certains empruntaient la salle de bain de mes parents, Ils y restaient pendant une heure. Il y avait de la fumée partout… à cause des bains de sel peut-être ? Ou bien ils préparaient leurs potions magiques, sans que cela veuille forcément dire qu’il s’agissait de produits dopants.

Quels sont les coureurs qui vous ont le plus marqué ?

Je me rappelle d’un Poulidor très sympa, mais aussi de Bernard Hinault. Hinault, c’était une personnalité énorme !

Vous aviez conscience de côtoyer des “monstres sacrés” du vélo ?

Quand j’étais petit je n’avais pas encore la mesure du truc. Quand Bernard Hinault est venu après avoir remporté le Tour de France, là déjà plus. Peut-être que ça aurait été encore plus un monstre sacré pour moi, s’il avait été sud-africain, anglais ou bien américain. Bernard Hinault, c’était un breton, un gars de chez nous, quelqu’un de plus abordable. Je ne me suis vraiment rendu compte que plus tard de ce qu’il représentait. Et quand je l’ai revu quelques années plus tard, en interview pour l’émission “Jour de Sport” sur Canal, là j’ai pris la mesure du personnage.

Comment étaient-ils “côté cour” ?

C’était l’époque où les mecs commençaient à gagner de l’argent. On cherchait un peu les signes extérieurs de richesse. Les mecs avaient un peu plus bon goût qu’aujourd’hui, c’était moins délirant. Hinault était arrivé avec la Renault Fuego, qui est peut-être vue comme une voiture de sport totalement ringarde aujourd’hui, mais qui représentait la Porsche de l’époque. Il la garait dans le jardin. Ça me fait rire aujourd’hui en repensant au jardin, il y avait des journalistes derrière en train de l’épier… trois journalistes internationaux qui attendaient qu’il sorte pour l’interviewer.

Que faisiez vous, une fois le fameux déjeuner achevé ?

La ligne de départ n’était qu’à quelques kilomètres de la maison. Le truc dont j’étais fier, c’était de prendre mon vélo, avec mes frangins, puis de descendre au village avec les champions à mes côtés, le public tout autour. J’ai un grand respect pour cet univers, parce que, quoi qu’on ait pu dire sur le monde du vélo, c’est avant tout une fête populaire. Au niveau local, le vélo est un sport très populaire et gratuit. Le public au bord des routes, c’est le peuple qui est là.

Pour votre famille, on imagine que le vélo avait une importance particulière ?

Mon père est un ancien cordonnier qui a créé son entreprise. Ma famille était assez en vue, ma tante tenait le café du village qui était d’ailleurs la base logistique du challenge de la Belle-Audière. Le reste de l’année, c’était l’étape des cyclos du dimanche. Soit mon père était à la messe, soit il était sur son vélo. En Bretagne, dans les villages, on investissait dans les vélos, pas dans des bagnoles de sport. Les cyclistes avaient les équipements derniers modèles, de ceux qui brillaient. Et dans le bar, on entendait les chaussures claquer sur le sol.

 

«Il y a toujours derrière ces destins exceptionnels des histoires d’extractions sociales »

Victor Robert aime les coureurs à forte personnalité, comme Bradley Wiggins.

 

Vous assistiez à d’autres courses ?

La Bretagne est un pays de vélo et mon père était invité sur les autres courses proches de notre village. Pas loin de chez moi, il y avait la montée de la Vallée Verte, près de Jugon-les-Lacs. C’est une montée démentielle qui fait plusieurs kilomètres, ça grimpe très très fort. Quand j’étais petit, j’ai essayé de la monter plusieurs fois mais je commençais trop fort à toute blinde et je m’écroulais. Frustrant parce que je voyais les coureurs enchaîner 60 tours en la faisant à chaque fois. Mais j’ai réussi à la gravir une fois, plus tard.

Vous évoquez parfois l’aspect “social” du cyclisme dans vos interviews. Pouvez-vous développer ?

C’est un sport de vrais guerriers comme la boxe. Pour la boxe, c’est plus un sport urbain, quant au vélo, c’était à l’époque l’image du fils du fermier qui sortait toujours sa bicyclette de la cave et se déplaçait avec. Dans les fermes, il y avait toujours des vélos, tout simplement parce qu’on avait pas le permis ou alors qu’on l’avait perdu (rires). Et j’en ai connu des fils de fermiers qui sont devenus des champions. Ce sont toutes ces images du sport de mon enfance auxquelles je tiens. J’ai photographié ces choses quand j’étais enfant et en grandissant j’ai pu mieux me rendre compte de ce que j’avais vécu.

Aujourd’hui quelles traces encore palpables ont laissé ces “photographies” ?

La curiosité des parcours. Ce qui m’attire, chez un sportif, c’est justement de savoir comment il est devenu ce qu’il est aujourd’hui, de connaître son histoire, ses origines. Moi ce qui m’intéresse comme producteur de documentaire désormais, c’est de savoir comment Renaud Lavillenie en est venu à sauter 6,16 m alors qu’il fait 15 cm de moins que ses principaux adversaires. Il y a toujours derrière ces destins exceptionnels des histoires d’extractions sociales totalement extraordinaires.

Quel regard portez-vous sur l’actuelle génération cycliste ?

Comme tous les sports, le vélo a évolué. Aujourd’hui, ce sont des équipes avec des moyens énormes comme la Sky. Cela reste un sport dur avec des moyennes impressionnantes… Je sais que l’humain évolue, qu’il est plus fort, qu’il repousse de plus en plus les limites, qu’on a des cyclistes plus grands qui développent plus de puissance mais voilà… Moi, j’adore tout ce que l’on raconte sur le vélo et même si je ne devrais pas le dire, l’époque du dopage. C’était assez fascinant de voir les mecs doubler leur moyenne d’une année sur l’autre. De voir sur le Tour de Cuba les mecs qui avaient carrément les électrodes sur le maillot qui apparaissent pour mesurer les effets de certains produits. D’entendre les membres de certaines équipes me raconter qu’après une étape de 250 km, les mecs devaient continuer à rouler encore et encore pour faire descendre les taux parce qu’ils étaient trop élevés. Je trouve tout cela fascinant.

Ne trouvez-vous pas qu’il y a moins de “grandes gueules” dans le peloton, comme on pouvait en trouver du temps de Merckx ou Hinault ?

C’est vrai, mais c’est l’évolution du sport en général. Pour ma part, j’aime bien les mecs avec une forte personnalité, des mecs comme Bradley Wiggins, par exemple. Il aurait pu être Beatles le gars, avec son côté un peu excentrique, peut-être propre aux Anglais d’ailleurs. Le côté “c’était mieux avant” ça me fait chier (sic). Si je tenais ce genre de constat, ça serait peut-être parce que je ne m’y intéresse plus autant qu’avant et parce que j’ai eu la chance de rencontrer des champions à domicile en étant gamin. Mais je suis sûr que partager un déjeuner avec Bradley Wiggins, à moins que ce soit un gros con (sic) qui ne partage rien, ça changerait ma vision sur le cyclisme d’aujourd’hui. Il y a toujours des mecs qui sortent du lot chaque année et c’est ce que j’aime bien dans le Tour de France. Le héros du Tour n’est pas forcément celui qui le gagne.

Quel est votre rapport personnel à la pratique du cyclisme ?

Aujourd’hui je pratique essentiellement le vélo d’appartement, ce qu’on appelle maintenant le spinning. J’ai découvert cette pratique il y a peu de temps et c’est surtout pour un problème de temps, car je travaille beaucoup. Mais c’est une pratique régulière, cinq séances par semaines, tous les matins pendant une heure. Une journée où je n’ai pas pédalé n’est pas la même.

Pas de vélo en extérieur ?

Comme j’habite en plein Paris, il faudrait que je sorte la voiture pour trouver un peu de nature. Et puis, s’il y a des guerriers qui sortent tout de même, qu’il neige, qu’il vente, qu’il pleuve, ce n’est pas mon cas. Je préfère pédaler chez moi, habillé en Sky. Quand je me balade dans mon appartement, on a l’impression que je vais faire une étape du Tour de France (rires). Le sport m’aide aussi pour le travail. Dans la journée, on a toujours trois ou quatre coups de fil un peu chiants, un peu conflictuels à passer et je les fais juste après le vélo. J’ai la voix très calme, très reposée et après ça, ma journée peut se dérouler tranquillement.

Ce n’est tout de même pas frustrant, le vélo d’intérieur ?

En ayant tourné des documentaires avec des sportifs comme Renaud Lavillenie, j’ai pu rencontrer de nombreux sportifs de haut niveau et je me suis rendu compte que, pour le cardio, ils avaient tous ce type de vélo. Quand on vieillit, c’est bien de ne pas s’abîmer trop le squelette et ce type d’équipement y contribue. Mais je fais également des compétitions avec Bernard Chambaz (romancier, poète et écrivain, notamment sur le cyclisme) sur ce vélo d’appartement. On fait une heure chacun à la même résistance. Voilà, j’en suis là aujourd’hui (rires).

 

« Le vélo n’a pas été encore assez exploité au cinéma ou à la télévision »

Victor Robert enfant, dans les bras de Jean Pierre Genet sur le challenge de la Belle-Audière, course organisée par la famille Robert.

 

Vous êtes donc, entre autre, producteur de documentaires. Qu’est ce qui vous a amené à vous intéresser aux sportifs, entre des sujets évoquant Donald Trump ou Kim Jong-un ?

J’ai toujours eu dès mon plus jeune âge une admiration pour les sportifs de haut niveau. De toute façon, ce sont des hommes et des femmes “complets”. La plupart du temps, il y a de l’intelligence, de la volonté et une humilité nécessaire à une grande carrière. A chaque fois je retrouve ça, j’ai rarement vu un sportif de haut niveau dans des disciplines d’endurance ou de boxe sans ces qualités.

Est-il envisageable un jour de vous voir en réaliser un sur un cycliste ?

Le vélo n’a pas été encore assez exploité au cinéma ou à la télévision. Il y a deux formidables documentaires sur le sujet, Icarus sur Netflix, un truc totalement incroyable, et vous avez eu l’adaptation au cinéma de la vie d’Amstrong. Un jour, j’espère pouvoir faire un beau documentaire sur le vélo, quelque chose de positif car je n’ai pas envie de traiter du dopage, de la triche ou de la corruption. C’est l’un des sports les plus beaux du monde. Un couple qui organise ses vacances en fonction de l’événement avec une caravane, c’est ça le vélo.

Auriez-vous des noms en tête ?

Pour faire un bon film, il faut des histoires qui s’y prêtent. J’aimais beaucoup Indurain. Pour l’époque, c’était l’un des premiers grands et costauds à être aussi fort. C’est très con (sic) mais on aime les coureurs auxquels on s’identifie et comme je suis plutôt grand et lourd je m’identifie bien plus facilement à ce type de profil qu’aux crevettes qui grimpent.

Boxe et vélo, on pense directement à Nacer Bouhanni ?

Je ne le connais pas très bien et je n’ai pas lu beaucoup de choses sur lui. Mais c’est le genre de profil que j’adore, en effet.

Et malgré votre emploi du temps, trouvez-vous toujours du temps pour vous intéresser au sport ?

Bien sûr. Je consomme du sport quotidiennement. J’ai même eu l’occasion de créer un magazine avec Adrien Bosc qui s’appelle “Desports”. On y parle de sport et de littérature. Je me suis rendu compte que toutes les grandes histoires de sport étaient des grandes histoires littéraires. Tous les écrivains que j’aime, américains, anglo-saxons, italiens ou bien allemands, je ne sais pas si c’est le hasard mais ce sont tous des gens passionnés de sport.  

Propos recueillis par Bertrand Guyot (@bguyot1982) pour Le Gruppetto

Crédits Photo : https://www.flickr.com/photos/lwpkommunikacio/18229326390 / Canal + / Famille Robert
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Modérateurs: Geraldinho, bouri

Re: Victor Robert : "Le vélo c'est avant tout une fête popul

Messagepar gosso » 13 Mar 2018, 00:00

Vraiment une bonne interview, ça se lit tout seul ;)
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Re: Victor Robert : "Le vélo c'est avant tout une fête popul

Messagepar Warren Barguil » 13 Mar 2018, 00:01

gosso a écrit:Vraiment une bonne interview, ça se lit tout seul ;)

+1 ;) Très bon article :ok:
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Re: Victor Robert : "Le vélo c'est avant tout une fête popul

Messagepar Cyro » 13 Mar 2018, 00:09

Très sympa :heureux:
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Re: Victor Robert : "Le vélo c'est avant tout une fête popul

Messagepar Médé33 » 13 Mar 2018, 12:59

Ouais c'est vraiment ultra fluide, merci !
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Re: Victor Robert : "Le vélo c'est avant tout une fête popul

Messagepar Tyler » 13 Mar 2018, 13:53

+1 avec les messages du dessus :heureux:
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Re: Victor Robert : "Le vélo c'est avant tout une fête popul

Messagepar Samuel » 13 Mar 2018, 15:50

Top :ok:
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Re: Victor Robert : "Le vélo c'est avant tout une fête popul

Messagepar Pizza4Chossur » 13 Mar 2018, 15:51

Au top.. Et la photo perso est magnifique!
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Re: Victor Robert : "Le vélo c'est avant tout une fête popul

Messagepar iveliosdu12 » 14 Mar 2018, 10:42

Superbe interview
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Re: Victor Robert : "Le vélo c'est avant tout une fête popul

Messagepar Umb » 14 Mar 2018, 11:56

:ok:

Antoine de Caunes pour le prochain ?
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Re: Victor Robert : "Le vélo c'est avant tout une fête popul

Messagepar Guame » 15 Mar 2018, 12:27

Toujours sympa Bertrand effectivement, à vrai dire je connaissais mal Victor Robert et j'ignorais donc totalement son lien avec le vélo. Intéressant. ;)
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Re: Victor Robert : "Le vélo c'est avant tout une fête popul

Messagepar Mania » 15 Mar 2018, 14:52

Merci pour les commentaires, content que ça vous plaise :)
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Re: Victor Robert : "Le vélo c'est avant tout une fête popul

Messagepar Luckynot » 15 Mar 2018, 21:47

Tu fais de supers ITW Mania :ok: C'est top :up
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Re: Victor Robert : "Le vélo c'est avant tout une fête popul

Messagepar cat4g » 15 Mar 2018, 22:05

Génial, merci :ok:
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