Écrit le par dans la catégorie Carnet de route, En roue libre.

J’avais écrit, après avoir parcouru l’intégralité de la légendaire étape Pau-Luchon, parcourue onze fois sur le Tour de France (douze si l’on compte le nouveau parcours de 2016), que le cycliste avait la chance de pouvoir marcher sur les traces de ses idoles, sans autre limite que celles imposées par son corps. Il peut parcourir des portions de route, ouvertes à tous, devenues mythiques pour les exploits accomplis par de grands champions. Les pratiquants d’autres sports n’ont pas ce privilège, ne pouvant approcher le terrain de jeu de leurs héros, au mieux, que depuis les tribunes. Après avoir longtemps été tutoyer les cimes des plus grands cols des Pyrénées et des Alpes rendus célèbres par le Tour, je me suis depuis l’an dernier tourné vers d’autres pages de l’histoire du cyclisme : les Monuments.

Ces cinq courses d’un jour se démarquent de toutes les autres en ce que la simple évocation de leur nom suscite l’émerveillement des connaisseurs, et parfois même des profanes : Milan San-Remo, l’interminable « classissima » ; le Tour des Flandres, grande kermesse du vélo célébrant les bergs pavés ; Paris-Roubaix, « l’enfer du Nord », dernière folie du sport cycliste ; Liège-Bastogne-Liège, la « Doyenne » des classiques ; et le Tour de Lombardie, la classique « des feuilles mortes » qui vient clore la saison dans un cadre majestueux. Pour quatre de ces cinq Monuments, des cyclosportives sont organisées annuellement, permettant au modeste pratiquant de rouler sur les traces des grands. L’an dernier, j’avais choisi de commencer avec le Tour des Flandres, parce que c’est probablement la classique qui m’a toujours le plus fasciné : ces monts pavés aux pourcentages démesurés au milieu d’un plat pays, des hauts lieux du vélo et surtout, une ambiance hors-norme, enflammée par la passion flamande pour le cyclisme. L’expérience ayant été concluante, je décidai de retenter l’aventure cette année avec la Doyenne : Liège Bastogne Liège.

Le projet demande de l’investissement personnel : il faut partir le vendredi, rentrer le lundi, supporter quatorze heures de route à l’aller, un peu moins de douze au retour, pour une seule « petite » cyclosportive. J’arrive à Verviers, à côté de Liège, à 22h30, gracieusement hébergé par un autre membre du Gruppetto. La soirée est courte car il faut se lever à 5h le lendemain. Petit déj de champion, on se change, on charge la voiture et c’est parti pour Liège. Il pleut, déjà, et il fait froid. Retrait des dossards, photos tout sourire au départ, qui contrasteront vite avec l’enfer que nous nous apprêtons à vivre. Il ne pleut plus, mais il fait toujours froid. Un moindre mal, pensons-nous…

Vers 7h15, c’est parti pour 273km de légende, de pèlerinage. Ces routes, je les connais presque par cœur, puisque je les vois chaque année à la télé depuis quinze ans que je m’intéresse au cyclisme. Le rêve va vite virer au cauchemar, quand la pluie fait son apparition après trente minutes de route. Elle ne cessera qu’à 12h30. Pendant cinq heures donc, nous sommes abondamment arrosés. Le froid et le vent viennent aggraver le ressenti. Rapidement, je suis transi de froid et l’eau commence à s’infiltrer dans mes gants. Ayant des problèmes de circulation sanguine, mes doigts deviennent engourdis. Après 80km, je commence à lâcher prise dans la tête, mes mains me font horriblement souffrir, j’ai du mal à boire, je dois m’arrêter pour manger.

A Bastogne, c’est la gifle. Je m’arrête à un premier ravitaillement, et au moment de faire demi-tour pour rentrer vers Liège, je prends une énorme rafale en pleine face. L’air souffle de front, s’infiltre dans les gants humides. Mes doigts commencent à littéralement figer, à se geler… Je ne peux plus boire, manger, changer correctement les vitesses sans m’arrêter. Evidemment, ça pique terriblement et je ne pense plus qu’à ça. La côte de Saint Roch arrive alors, un premier mur à plus de 20%. Je ne parviens pas à remonter les vitesses jusqu’en haut de la cassette et me retrouve à bourriner sur un 36×21. Les jambes sont, elles, encore bonnes, et tout se passe plutôt bien. Je m’arrête au ravitaillement après 140km, j’enlève mes gants, mes doigts dégèlent et se mettent à me brûler terriblement. Je peine à ouvrir l’emballage des gaufres proposées. Je me dirige vers la voiture de la croix rouge à la recherche de chaufferettes, mais ils n’ont malheureusement rien à me proposer. Un bénévole me propose quand même une paire de gants de soins en latex, pour éviter que l’humidité des gants n’atteigne mes doigts. J’accepte volontiers, mais me rends compte en enfilant le gant gauche que mon petit doigt est recroquevillé et ne répond absolument plus. Je suis obligé de demander de l’aide pour enfiler mon gant et refermer ma veste. Le bénévole me suggère alors l’abandon, la route vers Liège étant encore longue. Sur le fond, je suis d’accord avec lui, mais je préfère lui rire au nez et lui dire que tant que je suis debout, je continue.

Mine de rien, ces sous gants évitent l’humidité à mes doigts, et même s’ils sont encore engourdis, j’ai transité de l’enfer au purgatoire… J’ai du mal à passer le grand plateau mais j’arrive désormais à boire. Je découvre alors les deux premières côtes du nouveau triptyque : Côte du Pont et Côte de Bellevaux. La première est un petit mur à 10% sur un kilomètre, la seconde une bosse quelconque sur une route large, sans aucun intérêt esthétique ni sportif. Nouveau ravitaillement après 185km. Un rayon de soleil arrive, la température passe au-dessus de 10 degrés. Je peux enlever mes gants trempés, je revis ! Je passe du purgatoire au paradis… J’aurai fait toute la Divine Comédie de Dante en 50 kilomètres. Je termine alors le triptyque inédit par la Côte de la Ferme Libert. Un sacré morceau, dans les bois, avec des rampes au-dessus de 15% et quelques rares replats (ou du moins des infléchissements de pente). Sur ce coup, les organisateurs ont vu juste, cette nouvelle bosse s’intègre parfaitement dans l’esprit LBL. On arrive alors dans le final, dans le classique, en s’approchant de tout ce qui fait le mythe de cette course. Cette fois-ci, alors que je suis enfin au sec et que mes mains ne me font plus souffrir, ce sont mes jambes qui vont comprendre pourquoi la course bénéficie d’une telle aura dans le monde professionnel.

On le conçoit assez facilement en analysant le parcours sur le papier, mais cela se ressent encore plus sur le vélo. Le final de LBL est absolument redoutable. Cela commence par deux cols, pas nécessairement très pentus mais longs qui, après 200km d’effort, viennent couper les jambes de ceux qui avaient encore un restant de fraîcheur. Le Col du Rosier et le Col du Maquisard n’ont objectivement rien d’impressionnant, mais à ce moment, chaque effort compte. Le nouveau parcours nous donne en plus de cela la chance de passer devant un autre lieu mythique de cette région belge : le circuit automobile de Spa-Francorchamps. Il y a des essais ou qualification ce jour-là, on entend les moteurs et on devine quelques voitures à travers le bois. Une petite évasion fort appréciable.

Après que le Rosier et Maquisard ont planté leurs banderilles, La Redoute se présente devant moi. Une chose est certaine, sa réputation n’est pas usurpée. Après 220km de route, c’est un véritable calvaire. Je me retrouve rapidement sur le 36×27 alors que je ne suis « que » sur du 12%. Les camping-cars sont déjà là pour la course du lendemain, l’ambiance est formidable, on se sent vraiment chez les grands à cet instant. Je passe comme je peux les passages à 20%, en danseuse en mettant ce qu’il reste de mon poids sur les pédales. Finalement, le sommet arrive assez rapidement, la côte n’est pas si longue que ça. A partir de là, il n’y a plus aucun répit. On enchaîne sur la modeste côte de Sprimont, puis la Côte de la Roche aux Faucons, la petite sœur de la Redoute, où de nombreux coureurs professionnels ont récemment construit leur victoire. Je me sens plutôt bien à ce moment et je remonte pas mal de cyclos. Le sommet arrive vite mais la grosse difficulté de cette côte, c’est que la descente est brève et la route remonte directement. Ce qui apparaît comme un faux plat depuis son canapé est en fait une nouvelle bosse à 7%, fortement exposée à un vent de face qui souffle fort du côté de Liège. Je termine au courage, avant de plonger vers la ville, vers le final de cette journée interminable.

Dans Liège, la circulation est dense et l’organisation ne bloque pas grand-chose. Il est difficile de circuler, ce qui rend la chose assez énervante. Rapidement, j’arrive devant le stade du Standard, et je reconnais aussitôt cet endroit que j’ai vu tant de fois en tant que spectateur. Quand je tourne à droite vers la « fameuse » zone industrielle, j’ai l’impression d’être dans la télévision. C’est l’un des moments qui m’a le plus marqué dans cette journée, ce sentiment d’être dans un endroit à la fois un peu glauque et complètement mythique. Je pense qu’il n’y a qu’un cycliste passionné qui peut s’émerveiller dans un lieu aussi austère. Mais quand l’histoire et le prestige sont là…

La côte de Saint-Nicolas, malgré le kilométrage, fait office de formalité. Elle monte à 10% sur un kilomètre, ce qui n’est rien par rapport à ce que j’ai affronté jusqu’alors. La côte d’Ans, ensuite, ressemble à un interminable faux plat. Mais j’y suis enfin, après près de 10h de souffrance mêlée à quelques instants de bonheur intense, je vois l’arrivée de ce monument. Enfin, presque, puisqu’on nous fait tourner à droite et non à gauche en haut de la dernière bosse. A partir de là, il reste une dizaine de kilomètre pour rejoindre notre point de départ. Une vingtaine de minutes pour se remémorer le chemin parcouru. Cela n’est évidemment pas suffisant, puisque ces souvenirs resteront gravés à jamais dans ma tête. Chaque année, quand je regarderai LBL à la télévision, je me dirai : « j’y étais ». Je me dirai même probablement que « c’était génial », le temps aidant à oublier les heures de souffrance, la météo, ce supplice causé par des doigts gelés, pour ne garder en tête que les moments magiques. Le sentiment d’accomplissement, de dépassement de soi qui ressort d’une telle aventure et total. Il ne donne qu’une envie : recommencer.

 

Strava : https://www.strava.com/activities/953915932

 

Par Luc de M.

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Re: Liège-Bastogne-Liège Challenge 2017

Messagepar Akitsuki » 02 Juil 2017, 13:55

Ce plaisir de redécouvrir cet exploit :love:

Leinhart à jamais :love: :love:
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Akitsuki
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Re: Liège-Bastogne-Liège Challenge 2017

Messagepar NikopOL77 » 02 Juil 2017, 14:57

Oui superbe. :love:

Ca donne envie, un jour peut-être... :doutes:
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