Écrit le par dans la catégorie Coup de bordure, Culture.

Marc Madiot est une figure emblématique du cyclisme français. Longtemps coureur, l’homme désormais célèbre pour se gouaille de directeur sportif de la FDJ a accordé un long entretien sans langue de bois à Mathieu Coureau, paru aux éditions Talent Sport. Le cadeau idéal à mettre au pied du sapin de tout fan de cyclisme.

Les punchlines, ça le connaît. Marc Madiot aime sortir des phrases fortes, particulièrement bien choisies. Rien de bien étonnant dès lors, d’en trouver à presque toutes les pages du (très) long entretien accordé par l’ancien coureur Renault à Mathieu Coureau, dans un ouvrage récemment sorti aux éditions Talent Sport. Toutes les thématiques (ou presque) y sont abordées, de sa carrière de coureur à celle de directeur sportif, de la galère pour la création de l’équipe FDJ à la très marquante affaire Festina, de son enfance paysanne jusqu’à la politique et la religion… le grand manitou de l’équipe au trèfle se livre corps et âme au fil des différents chapitres qui jalonnent l’ouvrage.

«  Je suis devenu cycliste comme on devient curé »

Une vie dédiée au cyclisme, c’est ce que représente l’homme de Renazé, et c’est également ce qu’il souhaite faire comprendre au lecteur à travers chacune de ses réponses. De ses années de top coureur pro à son bébé FDJ, il s’est donné à fond, sans compter. Un état d’esprit qu’il revendique : ne jamais rien lâcher. « Le cyclisme c’est 98 % de souffrance pour 2 % de plaisir. » Un peu à l’image de son père, paysan au fin fond de la Mayenne, qui travaillait chaque jour afin de faire vivre sa famille, mais trouvait tout de même le temps d’emmener son fils courir des critériums. Toute une enfance résumée en un premier chapitre légèrement « larmoyant » mais pas trop. « On était tous plus ou moins des fils de paysans. C’était la France d’en bas », résume Madiot au sujet de ses compères à deux roues.

Une France d’en bas qui plaît à Marc, surtout pour l’élégance, la beauté de ses coureurs. S’il essayait lui-même « d’être beau » – la guidoline immaculée est un souvenir récurrent chez lui – il a transmis cette volonté à son équipe, en essayant d’avoir chaque année « le plus beau maillot du peloton » pour la FDJ. Au-delà de l’esthétique, le dirigeant déplore aujourd’hui le manque de « grands personnages ». Un brin nostalgique ? Complètement, « je me rends compte que je vais aller de plus en plus souvent à des enterrements », ironise-t-il.

C’est peut-être ce qui lui fait vivre d’encore plus belle façon les victoires au panache de certains de ses coureurs, à l’image de Frédéric Guesdon sur Paris-Roubaix 1997 – une course que Marc connaît bien pour l’avoir remportée deux fois – ou plus récemment la première victoire d’étape de Thibaut Pinot sur le Tour de France 2013. La vidéo du mayennais, hurlant à plein poumons et fracassant la portière de sa voiture afin de porter son jeune espoir a d’ailleurs fait le tour du monde. « Ce sport a besoin de retrouver le couteau et la baïonnette », conclut-il militairement.

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« Français de merde, ça reste dans la gorge »

Nostalgique oui. Rancunier… aussi. L’anti-européen (politiquement) évoque sans tabou les évènements marquants de sa carrière, comme cycliste ou directeur sportif ? Certains lui ont laissé des traces indélébiles, des blessures que le temps ne parvient pas à cicatriser. Notamment l’époque où certains le qualifiaient de « Français de merde. Alors qu’on savait très bien qu’on se faisait avoir », s’emporte-t-il. Première allusion au dopage, mais dont il critique plus la portée médiatique que la tricherie sportive en elle-même. Sa garde à vue lors de l’affaire Festina résonne comme un point d’orgue. L’homme pourtant si sûr de ses convictions en est ressorti fortement ébranlé, si ce n’est meurtri. Jusqu’à critiquer le système tout entier : « tu comprends pourquoi des hommes avouent des crimes qu’ils n’ont pas commis ».

Policiers, hommes politiques, et bien évidemment dirigeants du cyclisme, peu échappent à sa verve. Cookson, Lappartient… aucun n’est épargné. Et le cyclisme actuel est également dans son viseur, à l’image de l’utilisation des oreillettes qui « nuisent à l’intelligence du coureur, mais l’UCI laisse faire, comme d’habitude », voire même du MPCC, où « les promesses n’engagent que ceux qui les tiennent ». L’amoureux du sport, qui sait ce que c’est que de faire tourner une entreprise avec FDJ, égratigne la vision économique du cyclisme, bien trop présente à son goût. « Lefebvre et Brailsford aiment le vélo mais veulent faire de l’argent », déplore-t-il. Une culture qui ne correspond en rien avec ses valeurs, cristallisée par Oleg Tinkov. « Il n’a rien compris s’il veut faire payer les spectateurs ». Beaucoup plus que l’argent, ce sont les hommes que l’homme de Renazé aime gérer. Voire façonner.

« Il y a de moins en moins de grands personnages »

La figure du cycliste héroïsé, du forçat de la route cher à Albert Londres…une image qui manque à notre Madiot national. Il s’évertue pourtant à faire retrouver à ses champions ce statut d’emblème. Contemporain, certes, mais au moins la volonté y est. « Ces garçons vivent normalement des choses anormales. Démare et Pinot sont nés champions, ils apprennent à devenir patrons. » Il affiche clairement ses ambitions pour ses poulains, pour peu que le mental et le physique suivent. « Pour Thibaut l’objectif n’est pas d’être le meilleur des suiveurs mais d’être parmi les leaders ». Si la concurrence se fait dans le respect. « La règle numéro 1, c’est d’être clean, après si on peut être les meilleurs tant mieux », lance-t-il un chouia désabusé.

Il prêche pour ce faire pour des parcours moins difficiles, afin de ne pas tenter le diable et encourager certains à retomber dans de mauvais travers. Une vision légèrement ambivalente de ce fait pour Marc : des héros charismatiques qui souffrent, mais sur un parcours pas trop compliqué… Pourtant l’homme est droit, convaincant, et peu souvent contradictoire. Et c’est surement ce qui plaît tant à ses coureurs, un manager dans lequel ils peuvent avoir totale confiance. L’exemple le plus criant est probablement celui de Bradley McGee. L’illustre inconnu n’a aucun point d’attache en Europe et arrive tout droit d’Australie « avec son baluchon. Il te confie sa vie », résume simplement le dirigeant. Il en ressort une réelle relation filiale entre Madiot et ses coureurs, ses diamants bruts qu’il façonne du mieux possible avec ses valeurs.

C’est surement pour cela que le principal intéressé l’avoue : il apprécie plus leurs victoires qu’il n’a apprécié les siennes en son temps. « Le cyclisme est à l’image de l’homme », conclut-il. Raison pour laquelle cet entretien transpire de tout ce que donne Marc Madiot pour son sport : « si je peux rester dans les esprits comme ayant été un homme qui s’est battu pour défendre le vélo français, j’en serais fier. » Tout est dit.

Par Brice-Alexandre Roboam

 

Crédit Photo : Jérémy Gunther-Heinz via Wikémédia Commons
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Modérateurs: Geraldinho, bouri

Re: « Je cultive l’image de l’emmerdeur » - Critique de Parl

Messagepar Carrefour de l'Arbre » 07 Jan 2016, 17:08

Super livre, à lire sans modération !
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Carrefour de l'Arbre
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