Écrit le par dans la catégorie Interviews, Les forçats de la route.

Speaker officiel de 41 Tours de France d’affilée, Daniel Mangeas s’est retiré des courses ASO depuis fin 2014. Son célèbre timbre éraillé résonne néanmoins toujours en haut des podiums de nombreuses autres épreuves, au fil de sa vraie fausse retraite. Encyclopédie vivante du cyclisme, il s’est longuement livré pour Le Gruppetto, du prochain départ du Tour dans la Manche aux meilleures chances françaises pour 2016, des années qui défilent à ses projets de commentateurs.

Daniel, s’éloigner du Tour de France, c’est une forme de retraite ?

Si vous saviez ! Je n’ai jamais commenté autant de courses que depuis que je suis à la « retraite » (rires). A vrai dire, c’est ma fonction de commentateur pour les épreuves organisées par ASO qui a pris fin. Je suis toujours présent pour les épreuves de Coupe de France et les critériums régionaux. Le Tour de France commençait à devenir un stress et un investissement trop conséquent par rapport à ce que je pouvais supporter. J’avais aussi besoin de passer plus de temps avec mes proches, ce que m’autorise les épreuves de Coupe de France. Mais il ne faut pas se mentir : j’aime trop l’ambiance du monde cycliste pour la quitter définitivement !

Vous gardez donc toujours un œil averti sur le cyclisme…

Evidemment, et je ne pourrai jamais m’en passer. Même si j’ai décroché du Tour, j’ai suivi très attentivement les résultats des éditions précédentes. D’une façon différente de ce à quoi j’avais été habitué. Au lieu d’être présent au départ et à l’arrivée de chaque étape, je pouvais les suivre de chez moi, en profitant de mes « vacances ». Et puis le cyclisme pour moi c’est plus une passion qu’un véritable travail. S’il faut parfois savoir ralentir, ça n’empêche pas de continuer à s’y intéresser. D’autant que la prochaine grande Boucle part de chez moi !

 

gerard rue

Indémodable Daniel Mangeas, ici avec Gerard Rué en 1993 au Critérium de Lèves.

Quel est votre sentiment à propos du départ depuis la Manche pour le Tour 2016 ?

Je suis un véritable Homme de la Mancha donc ça me fait extrêmement plaisir. La Manche est une vraie terre de vélo, ce sera forcément un énorme succès populaire. C’est un département magnifique, bordé d’eau de trois côtés, et la présence du peloton va participer à sa visibilité médiatique. Le Tour, c’est la fête de la France, et c’est par là même une excellente promotion à la fois festive et sportive de notre belle région. Surtout avec une ligne de départ sur fond de Mont-Saint-Michel.

La Manche et le Tour, c’est une histoire d’amour ?

La Manche est surtout très liée à l’histoire du Tour. Les exemples ne manquent pas. Le légendaire article d’Albert Londres, Les forçats de la route, est né dans le Café de la Gare de Coutances. C’est toujours dans la Manche, chez moi à Saint-Martin-de-Landelles, que Jacques Anquetil a réalisé son premier exploit sur le Tour en 1953 à seulement 19 ans, lors d’un CLM en faux plat. Raymond Poulidor y a aussi étrenné son maillot de champion de France en 1961. Plus récemment, Greg LeMond a abandonné lors de son tout dernier Tour de France aux Loges Marchis, le premier village manchois traversé par les coureurs en 1905… et le peloton doit y passer de nouveau cette année.

Les départs depuis la France se font de plus en plus rares ces dernières années…

C’est vrai que les grands départs donnés depuis l’étranger se multiplient. Et le phénomène continue de grandir. Mais ce n’est pas une mauvaise chose, il n’y a qu’à voir en Grande Bretagne : sans être un vrai départ, l’étape du Tour 1974 à Plymouth était un succès d’estime. Le départ depuis Londres en 2007 était déjà un grand succès, quant à celui depuis le Yorkshire en 2014 c’était véritablement le very big success. La ferveur à l’étranger est indéniable, et qu’ASO exporte le départ de temps en temps est une preuve supplémentaire du rayonnement français et du succès populaire engendré par le Tour. D’autant que la diffusion s’effectue dans 190 pays. Mais l’aspect commercial ne doit pas s’éloigner de l’adhésion populaire. On est toujours un peu cocardier, et le Tour doit rester majoritairement en France. Le public accepterait mal qu’une grosse partie de la course se situe à l’étranger. La Petite Reine appartient à l’histoire du sport et à la culture française, elle fait partie de notre patrimoine.

Daniel Mangeas

Daniel Mangeas, qui avait posé avec notre logo lors du dernier Tour de Picardie.

 

Un maillot jaune français dans la Manche ce serait le rêve ?

Complètement, et c’est loin d’être impossible. La première étape est réservée aux sprinteurs, et nous avons de belles chances dans nos rangs. La concurrence est forte, mais j’ai confiance en notre génération dorée de jeunes sprinteurs. Un coureur comme Nacer Bouhanni dispose d’une belle équipe à sa disposition. Et sans la malédiction qui l’a poursuivi la saison passée il est capable de grandes choses. Il l’a déjà prouvé sur les autres grands Tours. Mais il faut voir aussi ses objectifs. L’année dernière il a du se rabattre sur la Coupe de France mais en 2016 c’est différent, les coureurs étrangers pourront également marquer des points, donc à voir quelles seront ses priorités.

Et les autres sprinteurs ?

Arnaud Démare a lui aussi vécu une saison 2015 difficile. Il est revanchard et doit se sentir en confiance. C’est un gagneur avant tout, mais comme il a toujours été attiré par les classiques la FDJ doit le laisser s’épanouir, car un coureur ne doit pas se sentir frustré. Si c’est ce qu’il souhaite faire autant le laisser vivre ses rêves. D’autant qu’il ne fera peut-être pas le Tour cette année si la FDJ concentre ses forces sur Thibaut Pinot (Démare a annoncé depuis notre rencontre avec Daniel Mangeas qu’il privilégierait le Giro, ndlr). Quant à Bryan Coquard il peut nous surprendre encore plus. Il a déjà fait de très belles performances, et avec Adrien Petit comme poisson-pilote cette année ça peut vraiment marcher du tonnerre. Il a eu le temps d’éclore depuis deux saisons, et il a une grande confiance en lui grâce à ses succès sur piste. Il s’oriente plus vers la route désormais, mais 2016 reste une année olympique donc il aura a cœur de prouver sa valeur. Malgré le retrait d’Europcar, il reste un maillot vert du Tour en puissance. C’est un coureur de tempérament, qui sait être régulier et grimpe relativement bien. Je ne serais pas surpris dans les prochaines années de le voir gagner des classiques comme Milan-San-Remo ou Gand-Wevelgem.

 

Le cyclisme français se porte plutôt bien en ce moment…

Selon les générations, les performances ne suivent pas toujours. Mais ces derniers temps le cyclisme français tend à briller. Comme pour tout coureur, il est important de gagner rapidement en début de saison pour se rassurer. Ou au moins de montrer une bonne forme. Dans tous les cas, la nouvelle génération a un très fort potentiel et peut s’appuyer sur des coureurs confirmés dotés d’une solide expérience. Des garçons comme Jean-Christophe Péraud ou Thomas Voeckler sont des modèles pour les jeunes de par leur professionnalisme et leur longévité. Et ils ne sont pas seulement des capitaines de routes, ils sont toujours capables de gagner.

 

La réussite passe par l’expérience selon vous ?

Elle y contribue forcément, même si un jeune coureur peut évidemment remporter des courses. Mais c’est un facteur à prendre en compte pour pouvoir être régulier, ne plus compter sur l’effet de surprise et passer du statut d’outsider à celui de favori. Julian Alaphilippe en sera le parfait exemple cette saison. Relativement peu connu l’année dernière, il s’est fait un nom en quelques courses et sera automatiquement beaucoup plus surveillé en 2016. Il est très habile, très adroit et évacue déjà rapidement le stress ce qui n’est pas donné à tout le monde. Mais il doit acquérir un capital confiance nécessaire à son éclosion. Et l’arrivée dans son équipe (Etixx, ndlr) d’un leader comme Dan Martin peut lui apporter l’expérience dont il a besoin. Leurs profils sont similaires même si l’Irlandais est plus fort en haute montagne, mais Julian aura sa carte à jouer. Idem pour Alexis Vuillermoz. Sa démonstration et son panache à Mûr-de-Bretagne font que les coureurs le tiendront à l’œil.

 

Thibaut Pinot sera particulièrement surveillé lui aussi.

Il est clairement la meilleure chance française sur les courses par étapes. Il n’a pas été très chanceux en 2015, mais il a su se remotiver et faire preuve de caractère au moment opportun, comme dans l’Alpe d’Huez. Un grand moment de vélo. C’est pour des exploits comme celui là qu’on aime ce sport. Thibaut a toutes les qualités pour refaire un podium sur le Tour. Même avec une forte concurrence, j’en suis convaincu. Il a un petit travail de progression à faire en CLM, mais même un grimpeur de poche comme Raymond Poulidor avait au final réussi à concurrencer Anquetil sur son terrain de chasse, en remportant le Grand Prix des Nations en 1963. De toute façon, le cyclisme moderne est devenu un travail intensif pour atteindre la perfection. Federico Bahamontes par exemple, était uniquement un grimpeur. L’avance gagnée lors de l’ascension, il la perdait dans la descente. Pour gagner le Tour il faut être bon partout et surtout mauvais nulle part.

 

romain bardet

Peut-on décemment se revendiquer cycliste professionnel sans être passé au micro de Daniel Mangeas ?

 

Un pronostic pour le Tour 2016 ?

J’espère que les coureurs manchois feront de belles choses ! S’ils peuvent en plus briller lors des trois premières étapes ce sera parfait. Je n’oublie évidemment pas les autres Français : Pinot, Bardet, Barguil…ils peuvent tous viser le podium, ou au moins être dans le Top 10. Et puis les habituelles têtes d’affiche seront au rendez-vous. Froome visera son troisième titre, mais Quintana s’est rendu compte qu’il avait les moyens de concurrencer l’Anglais en haute montagne. Sa prise de conscience a été trop tardive en 2015, peut-être que 2016 sera son année. Il ne faut pas sous-estimer non plus le jeune Aru. Faire ce qu’il fait à son âge c’est très fort. Dans un autre registre, Peter Sagan sera encore très présent. Son maillot de champion du monde rajoute encore à son personnage. Depuis quelques saisons, le cyclisme a des champions mais pas de véritables stars comme auparavant. Sagan dispose de cette aura, il a le charisme nécessaire. C’est un garçon que l’on reconnaît en dehors des courses et qui fait le show. Enfin, je mise sur de belles performances de Contador et Cancellara pour leur dernier Tour.

 

Vous ne comptez plus les coureurs que vous avez vu partir en retraite !

C’est dans ces moments là que l’on se dit que ça passe très vite, j’en ai vu tellement passer. Mais ça ne me donne pas envie d’arrêter pour autant. Cette saison sera même une première pour moi: je vais commenter les trois championnats d’Europe, sur route à Monaco, sur piste à Saint-Quentin-en-Yvelines et en cyclocross à Pontchâteau. Comme quoi on découvre encore de nouvelles choses après plus de quarante ans de carrière ! J’ai aussi promis d’animer la Gainsbarre, une course d’un jour qui se déroule dans la Manche, en l’honneur de Serge Gainsbourg. L’organisation de la Polynormande me prend également beaucoup de temps, surtout pour réunir les fonds nécessaires, ce qui n’est pas une mince affaire. Je n’ai pas de quoi m’ennuyer, mais je sais bien qu’un jour il faudra que je ralentisse encore plus la cadence. Comme pour les coureurs, les générations passent et se succèdent. A l’aube de leur dernière saison, je suis sûr que les Contador ou autre Cancellara ont envie de réussir leur sortie. Il ne faut pas manquer le dernier acte. Les têtes d’affiche sont tout de suite remplacées par la jeunesse montante malgré tout, il n’y a pas de place laissée vacante. La nature a de toute façon horreur du vide, mais la roue du vélo continue de tourner…

 

Propos recueillis par Brice-Alexandre ROBOAM

 

Crédit Photo : Eric Houdas & © Benoît Prieur / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=34786445
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Modérateurs: Geraldinho, bouri

Re: Daniel Mangeas, l’Homme de la Mancha

Messagepar Médé33 » 05 Mar 2016, 15:26

C'était très intéressant de lire son opinion ses pronostics. Je ne savais pas non plus qu'il organisait la Polynormande. Mais j'aurais aimé que tu t'attardes un peu plus sur son rôle précis en course, avec des anecdotes... Car finalement il occupe une position unique dans le monde du vélo ! Mais enfin ça viendra par la suite 8)
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Re: Daniel Mangeas, l’Homme de la Mancha

Messagepar Serval » 05 Mar 2016, 18:42

C'est un puits de science, il m'a toujours impressionné. C'est confirmé ici. Un vrai passionné! 8)
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