Écrit le par dans la catégorie Interviews, Les forçats de la route.

Ancien cycliste professionnel devenu journaliste à La Voix du Nord, puis à L’Équipe, Jean-Marie Leblanc est surtout connu pour avoir été le Directeur du Tour de France de 1989 à 2006.  Il nous a accordé un entretien chez lui, dans son village de Fontaine-au-Bois, dans le Nord, où il réside depuis l’enfance et où il est aujourd’hui un membre du conseil municipal. Il est revenu pour le Gruppetto sur ses débuts dans le monde du cyclisme et du sport, puis sur comment se trace le Tour de France, nous donnant son avis sur ce qu’est le Tour pour lui.

 

Une carrière de coureur cycliste puis de journaliste

 

Pour commencer, qu’est-ce qui vous a fait aimer le vélo étant jeune ?

 

J’ai plutôt un goût pour la compétition. Et qui dit compétition, dit sport, quand on est gamin : course à pied, football, vélo… Je me suis intéressé dans les colonnes de la Voix du Nord à tous ces sports. S’agissant du vélo, plus encore dans les revues que rapportait mon père une ou deux fois par semaine, qui s’appelaient Miroir Sprint et Miroir des Sports.

 

Je répète souvent que c’étaient des revues qui faisaient rêver, car il y avait des articles, mais j’ai presque envie de dire surtout des photos. Des photos noir et blanc ou sépia, qui nous faisaient découvrir ce qui est propre au sport cycliste : son décor. Et son décor, c’est la France. C’est la plaine avec du vent, c’est la montagne surtout. Moi qui étais jeune dans une famille pas fortunée, je n’étais jamais allé en vacances. Pas au bord de la mer, pas à la montagne. J’ai découvert les paysages de France par cyclisme interposé dans Miroir Sprint. Les paysages, les exploits, les bonshommes aussi. Les héros : Coppi, Bobet, Darrigade dans les années 50 et 60. Je me suis familiarisé et pris de passion quand j’étais ado et petit (je jouais déjà avec des petits cyclistes comme tous les gamins de France et de Navarre).

 

L’âge venant, j’ai eu envie de faire de la compétition cycliste, mais je n’ai pas eu l’autorisation de le faire avant l’obtention du bac en 1961 et l’achat du vélo de course qui allait avec (rires). Donc je n’ai jamais couru ni en minimes, ni en cadets, ni en juniors. J’ai débuté à 18 ans dans un vague truc qui s’appelait les « non-licenciés », qui était le préambule à une licence de la Fédération Française de Cyclisme, en 1961 ou 1962, je ne sais plus, au Vélo Club de Landrecies, juste à côté d’ici.

 

Ensuite, cela s’est enchainé assez vite.

 

Oui, j’ai gagné des courses, réussi. La première année je suis monté de 4ème en 3ème, de 3ème en 2ème. L’année d’après de 2ème en 1ère. Après Landrecies, il y a eu Ferrière-la-Grande, qui était un club un peu plus important, un peu plus structuré, qui m’avait sollicité et à qui j’ai dit oui. C’était encore dans l’Avesnois. Après, l’Union Sportive de Dunkerque, qui était l’antichambre de l’équipe Pelforth, m’a sollicité et je les ai rejoint en 1966, en qualité d’indépendant, c’est-à-dire un statut intermédiaire entre amateur et professionnel. Fin 66, j’avais encore fait une belle saison, si bien que le directeur sportif de Pelforth, Maurice de Muer, m’a proposé un contrat professionnel.

 

Il n’y en a pas beaucoup qui découvrent la compétition cycliste pour passer pro dans une des équipes majeures 5 ans après. 

 

Oui, je n’y avais jamais vraiment pensé. D’autant qu’il y a eu une interruption pour cause de service militaire.

 

Après, il y a un passage de coureur cycliste à journaliste. Vous avez débuté à La Voix du Nord. Comment cela s’est-il passé ?

 

Je n’ai pas eu une grande carrière cycliste, même si j’ai gagné 8 courses professionnelles. J’ai participé et j’ai terminé 2 Tours de France. C’est important car, sans savoir à cette époque là qu’un jour j’intègrerais la direction du Tour de France, cela m’a donné un soupçon de crédibilité : je pouvais parler du Tour en connaissance de cause. On ne pouvait pas me dire « tu n’y connais rien ».

 

Quand j’étais passé pro, je me demandais dès février comment occuper mon hiver suivant. Je sentais déjà une appétence pour le journalisme sportif. Je me suis un jour payé d’audace, incité par mon copain Philippe Crépel, à téléphoner au patron des sports à La Voix du Nord, en lui demandant d’aller faire un stage l’hiver. Il a accepté et j’en suis encore aujourd’hui reconnaissant, puisque ça m’a permis de mettre le pied à l’étrier.

 

Ainsi, tous les hivers, je m’installais dans la rédaction sportive de La Voix du Nord à Lille, avec la belle équipe de journalistes sportifs qu’il y avait à l’époque. Et c’est là que j’ai fait mon apprentissage en journalisme. Je faisais des reportages de cyclocross, de boxe, un peu de handball. Bref, j’étais stagiaire.

 

Donc il y avait une activité journalistique pendant votre carrière cycliste.

 

Oui, je ne m’ennuyais pas. Je n’allais pas en vacances aux Caraïbes (bon, je n’en avais pas les moyens). Je pensais à préparer l’avenir. Quand janvier arrivait, au lieu de faire un mois à la Voix du Nord, je ne faisais plus que 15 jours et après je faisais ma saison. Tout ça, ce sont des bons souvenirs.

 

Aujourd’hui, via internet notamment, certains coureurs sont un peu journalistes amateurs, dévoilant leur vie au sein du peloton. Vous est-il arrivé de raconter le Tour de France de l’intérieur pour La Voix du Nord par exemple ?

 

Oui et non. Lors du premier Tour que j’ai fait, sans savoir qu’il allait être publié, je me suis astreint, quotidiennement, à faire un petit journal de bord. Quand j’ai dit ça à La Voix du Nord en rentrant, ils m’ont dit « donne-le nous, on va le publier ». Et ils l’ont publiés, ça s’appelait « Le carnet de route d’un bleu du Tour » (Ndlr : il avait couru son premier Tour dans l’équipe de France B). Deux ans après, je ne l’ai pas refait. C’était juste la découverte du Tour de France de l’intérieur, mes souffrances. Je l’ai relu une fois ou deux et il est beaucoup question de souffrance. Ce n’est pas facile le vélo (rires).

 

Vous avez parlé d’une volonté de crédibilité. C’était important pour vous, ou vous sentiez que c’était nécessaire ?

 

Je veux seulement dire que c’était en moi. Mais aujourd’hui encore, même dans d’autres domaines de la vie professionnelle, je donne une importance aux stages, à l’apprentissage, par rapport aux formations théoriques, universitaires ou grandes écoles. Mettre les pieds dans le domaine qu’on a envie de traiter me parait indispensable.

 

Par exemple, La Voix du Nord m’a fait faire des reportages de boxe. J’avais un intérêt, mais je ne connaissais rien. Je pouvais dire que j’aimais la boxe, que je sentais la boxe. Donc j’ai fait un stage d’éducateur de boxe afin d’obtenir le diplôme, de sorte que le samedi soir, dans les galas de Fourmies, de Bruay, et cetera, quand on allait boire le coup et refaire le match avec les managers, avec les vieux professeurs de boxe, personne ne pouvait me dire que je n’y connaissais rien. Je m’y connaissais un tout petit peu. C’était la recherche d’un minimum de compétences.

 

Plus tard, lorsque j’ai milité à l’Union Syndicale des Journalistes Sportifs de France, étant très marqué par les convictions et les compétences de son président Jacques Marchand, qui m’avait précédé à L’Equipe, et qui accordait beaucoup d’importance à la formation, j’ai suivi ce sillon.

 

Aujourd’hui encore, même en dehors du sport, quand j’entends parler du chômage, je reste très attaché à l’apprentissage, pour tous types de métiers.

 

Est-ce votre attachement à ces formations qui vous a fait avoir ce binôme avec Christian Prudhomme pendant près de 3 ans avant qu’il vous remplace ? Vous vouliez lui « montrer le métier » ?

 

Dans les entreprises, les anciens favorisent la formation du nouveau. Je souhaitais le faire, bien sur, mais j’avais un président à l’époque, Patrice Clerc, qui avait fait venir Daniel Baal (Ndlr : ancien président de la FFC). Pendant deux ans, nous avons cohabité et ça ne s’est pas bien passé, alors que j’avais déjà préconisé Christian Prudhomme. Je n’ai pas eu gain de cause la première fois, mais je l’ai eu deux ans après, lorsque Patrice Clerc m’a dit « Jean-Marie, je vais te dire quelque chose qui va te faire plaisir : on va prendre Christian Prudhomme ».

 

J’avais prévu de partir à 60 ans, mais je suis resté deux années de plus pour favoriser son intégration et sa formation. Vous voyez, dans les entreprises, l’expérience des anciens doit être utilisée.

 

On peut dire que vous avez eu un bon flair ou que vous êtes un bon formateur, voire les deux, car il s’en sort plutôt bien.

 

J’ai eu un bon flair et il n’a pas eu beaucoup besoin de ma formation. J’avais découvert tout de suite, car je le côtoyais un petit peu, qu’il aimait et connaissait le vélo. J’ose dire plus que moi. Et surtout, j’ai senti et j’ai compris qu’il aimait les gens. Et quand on organise le Tour de France, il faut une empathie avec le public, avec les sponsors, avec les élus, avec tout ce monde qui constitue la famille du Tour de France. Il faisait ça intrinsèquement, donc j’ai tout de suite compris qu’il avait le profil.

 

Jean-Marie Leblanc directeur Tour de France

Jean-Marie Leblanc dans le costume de directeur du Tour de France

 

Chronologie de la fabrication du Tour de France

 

Maintenant qu’on a basculé sur le Tour et son organisation, il y a la question bateau sur combien de temps en avance se prépare le Tour de France, sur d’éventuels contrats à plus long terme.

 

Je démens tout de suite – à mon époque, mais ça doit encore être le cas – la présence de contrats d’exclusivité ou de fidélité. Il y a un appel à candidatures et les villes ou collectivités locales se manifestent. Nous recevons des candidatures, dont certaines que nous connaissons bien. Par exemple, lorsqu’on en reçoit une de L’Alpe d’Huez, ce n’est plus la peine d’aller vérifier si le Tour peut y arriver.

 

Mais parfois il y a des nouvelles villes, de nouveaux sites, pour lesquels il faut aller se rendre compte de la faisabilité de l’opération. En particulier en terme d’espace : il faut les parkings, prévoir des évacuations, les salles de presse, tout cela. Il y a une reconnaissance du terrain qui s’impose et qui est faite par un directeur technique, qui a été ces 15 dernières années Jean-Louis Pagès. Et dès lors qu’il revient et nous dit qu’on peut faire une arrivée du Tour, la candidature est validée et vient s’inscrire dans le tas de candidatures que nous avons dans nos bureaux. A mon époque, il y en avait 100 à 120. Aujourd’hui c’est le double.

 

La fabrication se fait en deux temps. Il y a d’abord le choix de ce qu’on appelle le Grand Départ, dans l’année « N moins 2 » et qui conditionne la construction du parcours. D’une part c’est lourd techniquement et financièrement pour les collectivités en question, logistiquement parfois, car il est plus compliqué d’aller en Angleterre que d’aller à Liège. Donc tout ceci doit être étudié et préparé, avec des réunions, des visites, et cetera.

 

Quand la candidature du Grand Départ est avérée à « N moins 2 », on attend l’année « N moins 1 » et généralement le mois de mai, c’est-à-dire 14 mois avant le Tour en question. Et là on « pioche » – c’est une façon de parler, je mets des guillemets – dans la pile de candidatures. Et puis on a des paramètres de choix, qui sont pour certains écrits, comme le règlement de l’Union Cycliste Internationale, qui oblige à faire 23 jours dont 2 de repos, ce qui ne fait plus que 21 étapes, avec une moyenne par jour de 180 kilomètres, entre autres, ce qui est fixe. Les autres contraintes sont des contraintes non-écrites, que le Tour de France s’applique à lui-même, comme le sens de rotation qui alterne généralement, mais pas toujours, pour varier un peu les plaisirs, pour que ce ne soit pas répétitif.

 

Aussi, on essaye à tour de rôle de donner satisfaction à toutes les régions candidates, que ce ne soient pas toujours les mêmes, même si les Pyrénées et les Alpes sont privilégiées, bien entendu, comme la Bretagne un an sur deux et pareil pour le Nord. Tout cela avec les contraintes kilométriques qui sont très contraignantes, car on ne peut pas prétendre faire le Tour de la France et aller partout en 3500 kilomètres. Il faut donc faire des impasses, des choix.

 

Effectivement, quand le Tour courrait dans presque toutes les régions, il en faisait 1000 de plus.

 

Oui j’en ai couru un (rires).

 

Ou encore ceux d’encore avant, qui faisaient tout le tour de l’hexagone.

 

Sauf que c’était discriminant pour les régions centrales. On n’allait jamais dans le Limousin. Tandis que maintenant, il y a un tel engouement pour le Tour, de la part des élus et des populations, qu’on se doit d’être juste et d’apporter le Tour, à tour de rôle, à tous ceux qui le souhaitent. Le Tour est patrimonial, il appartient à tous les Français. Il faut donc donner satisfaction, à tour de rôle, à tous les Français.

 

Donc c’est un jeu de construction logistico-sportif, qui est passionnant à faire, mais avec des contraintes. Par exemple, je raconte souvent que j’ai rarement été aussi heureux – et Christian Prudhomme raconte la même chose lorsque le Tour est allé en Corse, ce que je n’ai jamais pu faire car je n’ai jamais reçu de candidature corse, et ainsi ce que je vais dire est beaucoup plus modeste – je n’ai jamais été aussi heureux que l’année où on a fait une étape dans ce fin fond de la France qu’est la Creuse.

 

Plusieurs fois j’ai été relancé par lettres. Je suis allé voir à l’Assemblée Nationale le maire de Guéret, déjà 2 ou 3 ans avant qu’on fasse l’étape, et il m’a dit « rendez-vous compte que la Creuse est le seul département Français métropolitain à n’avoir jamais reçu une étape du Tour de France ». Ça m’a interpellé. Nous n’étions pas allé à Guéret, tout simplement parce que cette grosse machine du Tour de France ne pouvait pas s’y arrêter, car les capacités hôtelières n’étaient pas suffisantes. Il a fallu attendre que de nombreuses autoroutes se développent et que beaucoup d’hôtels ouvrent dans les villes aux alentours, comme Limoges ou Châteauroux, mais aussi à Guéret, bien sûr, pour qu’un jour on puisse dire « on va aller à Guéret ». En 2004, on avait un projet à Limoges, un départ à St-Léonard, donc il y avait une opération tout à fait faisable en Limousin en incluant Guéret, ce que nous avons fait. J’ai encore en mémoire l’émotion du maire de Guéret, le jour de cette étape. Dans la réception d’après-course, il avait les larmes aux yeux, de bonheur, donc nous étions très émus aussi. Je considère que le Tour de France avait rempli sa mission, d’être allé à la rencontre d’une région, d’une ville, où il n’était jamais allé.

 

Dans un autre registre, je me souviens qu’il y avait une grande fidélité à Bordeaux. Jacques Goddet et Jacques Chaban-Delmas étaient amis, il n’y avait même pas de candidature, le Tour allait à Bordeaux. Puis une année, je tiens compte enfin, j’ose tenir compte enfin, des candidatures de Périgueux et de Bergerac. J’ai osé dire à Chaban-Delmas : nous n’irons pas cette année à Bordeaux. Il a accepté, mais il fallait franchir le tabou, qui nous faisait chaque année aller à Bordeaux. Ca avait les avantages d’une grande ville, on était toujours bien reçu, mais pourquoi pas la Dordogne ? Donc Bergerac et Périgueux ont fini par avoir le Tour. Comme Guéret. Et comme d’autres.

 

Le grand départ

 

Vous dites que le Tour appartient aux Français. Quel est votre avis sur les passages du Tour à l’étranger et sur les plus nombreux Grands Départs de l’étranger ces dernières années ?

 

J’aimerais d’abord ajouter au point précédent l’avantage de la géographie Française pour rester dans les 3500 kilomètres en visitant le plus de régions possibles, ainsi que par les autoroutes en étoile autour de Paris, ainsi que les avions et les trains. On a pu, souvent – et Christian le fait encore – rapatrier le peloton des Alpes ou des Pyrénées, rapidement en région Parisienne. Quand on est en Italie, on a moins de possibilités.

 

Alors à l’étranger. Parmi les candidatures dont je vous parlais, et je crois qu’il y en a beaucoup plus aujourd’hui, il y en a qui viennent de l’étranger. Nos voisins adorent le Tour de France, que ce soit la Belgique, l’Allemagne… Un de mes grands bonheurs a été 1992, avec des étapes à Valkenburg et à Coblence, dans un Tour à connotation européenne, qui avaient été un succès populaire formidable.

 

Les élus Européens, comme les nôtres, ont un grand intérêt pour le Tour. Les médias : aussi. Le public : aussi, avec les camping-cars belges, allemands…, qui viennent au Tour de France. Au niveau sportif, nos pays voisins nous envoient des coureurs, des équipes, donc je ne voyais pas pourquoi on ne renverrait pas l’ascenseur à ces pays candidats, d’autant que quand nous y allions, c’était un soutien assuré. Donc quand c’était possible, on est allé à l’étranger et le plus facile, c’est la Belgique ou la Hollande. Et ça ne me parait pas scandaleux, dès lors que c’était à « dose homéopathique ».

 

Une ou deux étapes sur 21, ça va, ça passe. Je pense que les Français nous le pardonnaient. Ils le comprenaient en tout cas. On disait parfois, mais c’était démagogique, « ah, ce n’est plus le Tour de la France, comme autrefois », mais ça ne l’a jamais été, ou quand ça l’était, on évitait les régions centrales.

 

De toute façon, le Tour est devenu un évènement international, sa notoriété est mondiale, donc il est de bon ton d’aller visiter la Belgique ou un autre pays. Je suis un peu plus gêné lorsque les Grands Départs se succèdent à l’étranger.

 

Mais financièrement, une région étrangère a les moyens de mettre sur un Tour unique plutôt que certaines étapes ponctuelles.

 

Ce n’est que financier.

 

Aussi, pour certaines régions comme le Yorkshire récemment, ou l’Irlande par le passé, n’auraient jamais eu le Tour si ce n’était pas pour un Grand Départ.

 

On ne pouvait y aller que pour un Grand Départ, mais ce sont des contingences logistiques et géographiques. Mais bon, vous avez compris mon avis sur le sujet.

 

Donc vous êtes content du prochain départ du Mont-Saint-Michel.

 

Oui quand même, le Mont-Saint-Michel est un bel endroit.

 

Vous êtes en train de me faire dire que ce sera le Mont-Saint-Michel, ce que je ne suis pas sensé savoir, si ? C’est public ?

 

Oui, ça a été annoncé officiellement depuis quelques mois, avec le tracé des deux premières étapes dans la Manche.

 

Je ne savais pas que c’était public. Il faut dire que je ne lis plus que l’édition d’Avesnes de La Voix du Nord comme journal (rires).

 

La construction des étapes

 

Pour en revenir aux candidatures, vous avez dit que vous « piochiez » parmi les candidatures sur votre bureau (il coupe).

 

Pas « je ». Nous. Il y a un travail d’équipe. Il y avait un comité de sélection d’étapes. Je tiens à le préciser car c’est important. Autour de la table, il n’y avait que des responsables techniques et sportifs. Je vous ai parlé de Pagès, il y avait aussi Jean-François Pescheux, mon adjoint qui était Baal ou Prudhomme et moi, ainsi que mon assistante qui regroupait et centralisait les infos. Il n’y avait pas d’intervention ni financière, ni commerciale, ni médiatique. Maintenant, je ne sais pas comment ça fonctionne, mais à mon époque c’était comme ça. Je voulais à tout prix privilégier le sport. Je suis très attaché à ça, mais mon petit doigt me dit que c’est de plus en plus dur.

 

Ce que je voulais dire c’est qu’avant ce choix parmi les candidatures, il faut que les villes se signalent. Comme se passe cette démarche.

 

Par écrit ou elles viennent nous rendre visite.

 

Tout simplement ?

 

Tout simplement. Vous pensiez à quoi ?

 

Rien de particulier, nous étions curieux.

 

On m’écrit : « Monsieur Leblanc, je suis le maire de « machin », je suis député, venez me voir à l’Assemblée Nationale ». Moi j’y vais, je suis un garçon courtois. Ils me disent « on a une candidature, on voudrait accueillir le Tour, est-ce qu’on peut vous présenter notre dossier ? ». Après, il y avait plusieurs modes de contact.

 

Parmi ces dossiers, c’est uniquement la ville qui candidate, ou certaines incitent à des parcours finaux spécifiques à emprunter ?

 

Les villes, ou les communautés de communes, ou les agglos, nous vendent leur candidature. C’est ce qu’on leur suggère d’ailleurs, avec les capacités hôtelières, les zones où le Tour pourrait s’installer, une fin de parcours sportive éventuellement. Mais on va se rendre compte de la faisabilité.

 

Ce qui est surtout problématique, ce sont les arrivées en cul de sac, parce que ce n’est pas le tout d’arriver, il faut évacuer. C’est une des raisons pour lesquelles ont ne pourra plus jamais aller au Puy de Dôme.

 

Il y a de nombreuses candidatures, mais est-ce qu’il y a au contraire, des villes qui ne veulent pas accueillir le Tour ? Car les candidatures se font pour le départ ou l’arrivée, mais pas pour un passage. Est-ce que parfois certaines refusent de voir le Tour passer ?

 

Elles ne peuvent pas refuser.

 

Je vais faire un petit aparté, mais il arrive parfois qu’on ait une belle candidature là, une autre belle candidature là, mais c’est à 300 kilomètres. Ca serait bien si on avait une candidature au milieu, mais on n’en a pas. Il nous est arrivé de solliciter, de proposer, pour une arrivée ou un départ. Mais je n’ai pas le souvenir qu’une ville ait refusée. Simplement elle ne savait pas qu’elle pouvait avoir le Tour.

 

Maintenant, les passages : il n’y a pas de candidature, d’acceptation ou non, de même qu’il n’y a pas de sollicitation financière. Une fois que nous voulons partir d’une ville pour arriver dans une autre, notre commissaire général et notre directeur sportif étudient conjointement un parcours. Ce parcours est ensuite reconnu. On sait où on peut et où on ne peut pas passer. On sait aussi où il serait intéressant d’aller, pour prendre une côte par exemple.

 

Ce parcours est ensuite présenté en préfecture, pour être validé 9 fois et demie sur 10. Étape après étape, le parcours est validé en préfecture ; les préfets donnent leur aval et avertissent le ministère de l’intérieur. Ensuite, ça fait l’objet d’une circulaire qui redescend, avec le ministre de l’intérieur qui donne des consignes aux préfets, qui en donnent aux sous-préfets, qui en donnent aux maires. Les petits villages sont ainsi informés que tel jour il faudrait prévoir un arrêté pour gérer le stationnement, ou qu’il y aura des barrières, et cetera.

 

Quid des cas particuliers comme les sprints intermédiaires ? Est-ce qu’une ville peut dire, « vous passez une grande avenue où il peut se faire » ?

 

Non, c’est l’organisation du Tour qui décide. Une reconnaissance du parcours est faite et le meilleur lieu pour le placer est décidé. Avant, les seules contraintes était le premier dans la première heure et le dernier dans les 30 derniers kilomètres et le commissaire général sait où le sprint peut être placé.

 

Et en 2007, comme il y en avait plusieurs, il y avait un cadeau pour vous (Ndlr : le Tour passait par Fontaine-au-Bois pour le saluer dans sa première année hors du Tour), avec le sprint placé à Fontaine-au-Bois.

 

Vous êtes sûr ? Je ne me souviens plus de ce sprint. Il faudrait regarder sur le livre de route de cette année là. Ce dont je me souviens, ce sont les deux échappées, le rythme lent et l’arrêt pour me dire bonjour. Mais s’il y avait bien un sprint, c’est vraiment un cadeau. Il y en avait 2 ou 3 à cette époque ?

 

Encore 3 la première semaine et 2 ensuite. Ce jour là, c’était le deuxième, en milieu d’étape.

 

Ah voilà, en milieu d’étape, dans un moment calme. Le nombre plus élevé (Ndlr : sous-entendu par rapport à l’unique actuel), c’était l’héritage de mes prédécesseurs. Il y en avait beaucoup et on avait estimé que c’était trop, on avait redescendu ça. Une des première réformes que j’avais apporté a été d’éclaircir, de nettoyer un peu le dispositif des maillots, des classements. Il y en avait trop, jusqu’à une dizaine parfois.

 

Avec les sprints intermédiaires, le combiné …

 

Oui, trop de maillots, trop de challenges nuisent à la force de ces challenges.

 

Pourtant, vous avez réinstauré le maillot blanc pour le meilleur jeune. Le classement était toujours là, mais le leader n’avait plus de maillot distinctif.

 

Au début on l’a conservé, mais on s’est aperçu que ne pouvaient concourir pour le maillot blanc que très peu de coureurs. Très peu de jeunes. Donc c’est Jean-Claude Killy, président d’ASO à l’époque, qui a dit « ça n’a pas beaucoup de signification, supprimons ça ». On l’a supprimé et je ne sais plus pourquoi, quelques années plus tard, on élargit le nombre de concurrents, en passant la limite de 23 ou 24 à 25 ans. Et du coup, on a remis le maillot.

 

Focus sur la première semaine

 

Pour revenir aux parcours, les premières semaines ont bien évolué ces dernières années. Lors de vos années, il y avait surtout des étapes pour sprinteurs, mais on voit Christian Prudhomme et son équipe mettre de plus en plus d’étapes accidentées.

 

Attendez, Christian Prudhomme change la donne avec le terrain dont il dispose. Par exemple, quand vous partez de Vendée et que vous voulez aller à Lille ou dans le Nord, il n’y a pas énormément de possibilités.

 

Il y est possible de faire une étape dans les côtes le long des falaises.

 

Mais si vous allez dans les falaises, vous utilisez des kilomètres et il en reste moins pour après. Il y a des moments où il faut aller le plus directement possible d’un point A à un point B pour pouvoir disposer de réserves pour faire de jolis parcours après. Ce n’est pas une volonté délibérée, c’est souvent une contrainte pour couvrir le plus de terrain ensuite.

 

Parce que je peux vous parler de San Sebastian. Je mets assez tôt une étape de montagne (Ndlr : avec le Col de Marie-Blanque dans le final). On n’a fait qu’effleurer les Pyrénées en se disant ne de pas casser le suspense au bout de 3 jours de course. Je me suis fait insulté dans les médias du Sud-Ouest « Desgrange, réveille-toi, ils sont devenus fous ». Mais si on avait mis l’Aubisque et le Tourmalet, il y aurait eu des écarts et on aurait dit « Desgrange, réveille-toi, ils sont devenus fous » aussi, d’avoir fait un mauvais tracé. Ce jour là on a fait un choix.

 

Christian s’efforce de mettre quand c’est possible une côte, un Mur de Bretagne par exemple, mais je rappelle que si vous voulez aller à Mur de Bretagne en partant de La Roche-sur-Yon pour aller à Lille, ça rallonge. Donc vous coupez au court, par Chartres, par Amiens et voilà.

 

Et le fait qu’il y ait moins de candidature à l’époque qu’aujourd’hui (on repartait souvent d’où on arrivait la veille), c’était une contrainte supplémentaire pour ne pas pouvoir aller partout où cela aurait pu être imaginé ?

 

Oui, probablement. La géographie conditionne le tracé, le décor.

 

Et à propos de la longue absence des pavés dans le Tour ?

 

Là il y a deux écoles : ceux qui disent « il en faut » et ceux qui disent « il n’en faut pas, on peut se casser la gueule, c’est dangereux, on tue le Tour ». Une année avec Jean-François, on a osé en mettre (Ndlr : 2004). Quand c’est comme là, l’année d’après on n’en remet plus, on va attendre 2 ou 3 ans.

 

Je pense qu’il en faut, mais les moins dangereux possibles. Dans les années 80, il y en avait beaucoup et Hinault avait fait un malheur. Je n’ai pas d’avis tranché. S’il y en a certaines années c’est bien, s’il n’y en a pas c’est bien aussi.

 

En mettre occasionnellement reste une occasion de varier les plaisirs.

 

Si on met des pavés, je vais dire comme tout à l’heure, c’est à « dose homéopathique ». Une étape avec des pavés ne me scandalise pas.

 

La place du contre-la-montre

 

A propos des étapes très typées, il y a de moins en moins de contre-la-montre sur le Tour.

 

Je le regrette. Je le déplore.

 

Quand je suis arrivé, à l’époque de Jacques Goddet et de Félix Lévitan, il y avait beaucoup de contre-la-montre. Jusqu’à plus de 150 kilomètres en individuel. Je trouvais que c’était beaucoup et j’ai ramené ça autour des 100 kilomètres. Malgré ça, Indurain en a tiré partie. Mais ce n’était pas de ma faute s’il y avait un très grand coureur de contre-la-montre individuel qui était Indurain.

 

Mais j’estime que même à l’époque d’Anquetil, d’Hinault ou d’Indurain, le contre-la-montre a une signification dans le vélo, parce que c’est l’effort personnel total, qui indique la qualité, la classe du coureur. Donc de ce point de vue là il en faut, et je suis de ceux qui regrettent qu’on soit tombé si bas.

 

Mais je sais pourquoi : un contre-la-montre à la télévision est très rébarbatif. Christian est un homme de télévision et il veut à tout prix que son Tour de France soit spectaculaire, télégénique. Tout à l’heure j’ai dit priorité au sportif et d’un point de vue sportif, le contre-la-montre doit avoir sa place. Alors ça peut être une unique grande étape de 60 ou 70 kilomètres avec un petit par équipes à côté. De mon point de vue, ça manque et je le dit à mon ami Christian.

 

Et le chrono par équipes. Pour reprendre votre expression, on est dans la « dose homéopathique » actuellement, avec un tous les deux ou trois ans, généralement de moins de 30 kilomètres pour ne pas faire perdre 6 ou 7 minutes à une équipe.

 

Voilà, ça ne peut pas être injuste. Mais ça a un intérêt sportif, pour moi, éminent. Cela atteste d’une qualité d’ensemble d’une équipe, athlétique, tactique et homogène. Ça a sa place.

 

Concernant les contre-la-montre : la course ne s’ouvre plus nécessairement là-dessus, le prologue laissant généralement sa place à une étape en ligne.

 

Je n’ai pas d’avis là-dessus. C’était une mode et un bon moyen de lancer le Tour avec une présentation un à un des coureurs à une ville à laquelle on demande beaucoup. J’aimais bien et il n’y avait pas d’injustice possible, puisque le prologue est limité à 8 kilomètres, donc il ne pouvait pas y avoir d’écarts faramineux. Ou alors celui qui perd 2 minutes n’a rien à faire parmi les favoris du Tour.

 

Et sur les chronos en côte. C’était aussi une mode sur le Tour pendant un moment, mais ça n’a plus été fait depuis celui de L’Alpe d’Huez.

 

Est-ce vraiment une bonne idée L’Alpe d’Huez en contre-la-montre ?

 

Franchement, je ne pense pas.

 

Moi non plus (rires).

 

Pourtant vous l’avez fait en 2004.

 

Oui, mais en fin de Tour, la dernière semaine. Mais là encore, c’est la géographique qui commande.

 

Dans l’absolu, il en faudrait un par équipes en début de Tour pour que les équipes soient encore au complet, qu’il n’y ait pas des équipes de 9 face à des équipes de 6. Pour les contre-la-montre individuels, l’idéal serait, pour moi, un dans la première semaine, pour permettre aux rouleurs de s’exprimer, de ne pas arriver dans la montagne sans avoir eu une occasion d’avoir leur place dans la course. Pas forcément pour le maillot jaune, mais pour ne pas passer inaperçus. Et puis un autre, éventuellement, en fin de Tour. En cas de positions serrées, pour départager 2 ou 3 grimpeurs, on leur met ça à 48 heures de l’arrivée et ça c’est bien. Pas trop long, comme on avait eu avec Sastre. Ça, c’est bien. Il y a une légitimé d’un contre-la-montre de 40 bornes pour départager les coureurs.

 

Et pourquoi nécessairement l’avant-veille ou la veille de l’arrivée et ne plus le remettre dans Paris comme en 1989 ?

 

De mon point de vue, non. C’est chiatique un contre-la-montre le dernier jour. Quand le parcours du Tour 89 a été annoncé, ce n’est pas moi qui l’avais fait. J’ai dirigé le Tour 89, mais entre temps, il y a eu un changement.

 

J’étais journaliste avant de savoir que j’allais diriger le Tour et même si je ne l’ai pas écrit, je considérais que ce n’était pas une bonne idée de faire un contre-la-montre aux Champs-Élysées, parce que s’il y a un maillot jaune avec 3 ou 4 minutes d’avance, et c’était souvent le cas à l’époque, ça n’avait pas d’intérêt. Je me suis trompé, ça s’est révélé être une idée de génie, puisque c’est là que s’est joué le Tour entre Fignon et Lemond. Mais à mon avis, ce ne sont pas des expériences à renouveler. Il y a trop de risque. Là, ils ont eu un coup de pot.

 

De mon point de vue, le dernier jour aux Champs-Élysées est une étape d’apothéose. Le public vient rendre hommage aux rescapés, aux géants de la route et on propose avec une étape en ligne et un circuit aux Champs-Élysées une occasion aux routiers-sprinters. Et cela leur offre un décor formidable.

 

Jean-Marie Leblance Logo Gruppetto

Jean-Marie Leblanc nous fait l’amabilité de poser avec notre logo

 

Un rôle au-delà du Tour de France

 

En plus du Tour de France, ASO organise beaucoup d’autres épreuves (Paris-Roubaix, Paris-Nice …). Votre rôle dans ces courses différait-il de celui dans le Tour, ou était-il identique ?

 

C’était le même. La seule différence était pour les classiques, puisqu’il n’y a pas de candidature de villes à récupérer. La Flèche Wallonne arrive au Mur de Huy, Liège-Bastogne-Liège part de Liège et arrive dans la banlieue de Liège. En revanche, on récupère des candidatures d’équipes. Il y a des règles de participation qui sont écrites principalement par l’UCI, et la différence est là avec le Tour.

 

Le parcours est important dans une classique. On a souvent changé le final de Liège-Bastogne-Liège, de la Flèche Wallonne. Les Italiens font pareil avec leur Tour de Lombardie et Milan-Sanremo. On essaie de donner du piment à un parcours qui a déjà une identité forte.

 

Et pour Paris-Roubaix, il y a en plus la recherche de secteurs pavés.

 

C’est surtout Jean-François Pescheux qui faisait ça. On a mené un combat pour ça. J’ai écrit un livre en 1981 pour défendre les pavés. On sentait la menace qui pesait sur les pavés et on a fait un lobbying terrible, avec des réunions pour les faire classer.

 

Et finalement, alors que les pavés étaient méprisés et menacés de disparition, on a réussi à faire en sorte que la région, le Nord-Pas-de-Calais, le Nord et les gens du Nord s’approprient leurs pavés, grâce à Paris-Roubaix, grâce à la télévision, grâce aux répercutions médiatiques et populaires que cela a apporté. On a été entendu et ce qu’on disait 10 ans avant est reconnu : les pavés sont une richesse et un patrimoine. Utilisons-les, mettons-les en évidence et sauvons Paris-Roubaix !

 

La meilleure preuve de cette victoire est que c’est la région Nord-Pas-de-Calais qui est aujourd’hui le sponsor principal de Paris-Roubaix. Voyant ça, je me dis « c’est gagné ».

 

On sent que ça vous fait plaisir.

 

Ça me fait très plaisir. Dans les revues du département et de la région, chaque année, on a Paris-Roubaix à la une. Le Président de la Région, le Maire de Roubaix, les élus se glorifient d’organiser Paris-Roubaix.

 

ASO a lancé la Flèche Wallonne féminine il y a quelques années, puis une épreuve à Paris en marge de l’étape des Champs Élysées depuis l’an dernier. Pensez-vous que le développement du cyclisme féminin doit passer par les organisateurs de grandes courses, pour offrir plus d’épreuves à la fois masculines et féminines, comme cela se fait pour ces courses ou dans des classiques belges ?

 

Ça passe aussi par les organisations. Pour offrir aux concurrentes une belle compétition, un beau parcours, si possible des médias, oui, bien sûr.

 

À votre avis, un Paris-Roubaix féminin pourrait-il voir le jour en ouverture de la course masculine ?

 

Je ne suis pas certain que les horribles pavés du Nord soient quelque chose qui se prédestine aux filles. Je n’ai pas spécialement d’avis, mais je suis un peu un vieux conservateur vu ma génération. Je ne sens pas l’adéquation entre la pratique du sport féminin, qui doit rester un peu élégante, et ce que représente Paris-Roubaix, à savoir la souffrance, la boue, les chutes, la rudesse. Mais ce n’est qu’une impression personnelle.

 

Le week-end dernier, vous étiez à l’Open des Nations. C’est une compétition que vous aviez créé à Paris, puis Bordeaux. Avez-vous regretté que cette épreuve disparaisse il y a plus d’une décennie ? (Ndlr : sa renaissance à Roubaix est due à d’autres organisateurs)

 

Bien sûr. Elle a disparu alors que j’étais encore aux affaires, donc ça a été un échec. Cet échec était populaire et financier.

 

La piste, hélas, n’est pas prête de reconquérir un public. Malgré l’attrait spectaculaire, l’attrait sportif des compétitions sur piste, ça n’accroche pas. C’est pourtant joli, c’est très télégénique un match de vitesse. Le keirin, je suis un peu plus circonspect, la course aux points aussi. Mais les épreuves de base de la piste, comme la vitesse, la poursuite, la poursuite par équipes sont éminemment spectaculaires, télégéniques et ont une authenticité sportive indéniable. Le chrono en poursuite nous dit tout de suite si c’est un bon ou un pas bon.

 

Vous trouvez donc dommage que la piste ne trouve plus son public alors qu’elle l’avait il y a quelques décennies ?

 

Attendez, ça l’a eu sous forme de Six-Jours, qui étaient des épreuves qui avaient certaines valeurs, mais qui étaient aussi faisandées, qui étaient arrangées. Comme les critériums, c’était le spectacle pour le spectacle, avec de temps en temps des épisodes athlétiques probants. Il ne faut pas non plus enjoliver les Six-Jours.

 

Je pensais plutôt à bien avant, avec des compétitions de vitesse qui remplissaient l’ancien Parc des Princes par exemple.

 

Et même en Amérique. Au fond, le cyclisme a commencé sur la piste. Sa notoriété est née sur la piste. Et puis après, le Tour de France est arrivé (rires). Le cyclisme a évolué, il y a plein d’autres raisons, notamment les décors. La montagne a beaucoup apporté au cyclisme.

 

Comme vous disiez tout à l’heure, voir des paysages comme l’Izoard ou le Galibier comme théâtres de course, ça fait rêver.

 

Oui, la piste ne fait pas rêver, alors que la route fait rêver. La piste peut passionner. Je prétend être un spectateur esthète, un peu connaisseur, un peu compétent, je peux apprécier un match de vitesse, un match de poursuite. Mais tous les spectateurs, le grand public, n’est pas forcément attiré par cela.

 

En revanche, tout le monde va sur le bord de la route dans les lacets de L’Alpe d’Huez ou se met devant sa télévision devant le Galibier ou l’Izoard et on est béat devant le décor et la souffrance des coureurs.

 

Le rêve peut pourtant vite tourner au cauchemar. En 1995, c’est certainement le pire souvenir de votre carrière.

 

Exact. (Ndlr : des larmes lui viennent aux yeux, je lui fais remarquer, mais il continue de raconter) Je l’ai déjà raconté souvent, mais à la mort de Casartelli, il n’y avait pas de téléphone comme aujourd’hui, on ne pouvait pas communiquer comme on voulait.

 

Ça a été le raté de l’arrivée où Virenque a explosé de joie, alors qu’il ne savait pas pour Casartelli. Il y a eu un disfonctionnement dans l’information : le public savait, les gens du Tour ne savaient pas. Il aurait fallu dire à Virenque « reste calme, il y a eu un drame, Casartelli est mort ». Mais aussi, c’est ce crétin de la télévision qui est venu me bousculer pour filmer à la morgue le corps de Casartelli qui était là, ça en dit beaucoup sur certains médias.

 

Mais ça a été quelques mois plus tard, l’inauguration de la stèle Casartelli, à l’approche de l’hiver, en novembre je crois, au Portet d’Aspet. On me dit que la famille de Casartelli, les Italiens qui ont payé la stèle vont venir. Et les parents vont être là. Moi, je ne suis pas très bien, parce que c’était la première fois que j’allais rencontrer les parents Casartelli, qui pouvaient légitimement me tenir comme un des responsables de la mort de leur enfant. Et je vois arriver dans ce groupe d’Italiens venu en bus, en tête du cortège, un homme et une femme qui ont les yeux rougis, qui s’avancent vers moi et qui m’embrassent.

 

Et le père de Casartelli me tend un misérable cadeau, mais peu importe, c’est le geste qui comptait. Une cravate. Ça veut dire qu’ils n’avaient aucun ressentiment pour moi. Ils avaient le pardon d’une certaine manière et ça m’a beaucoup enrichi sur la nature humaine. Il ne faut jamais désespérer de la nature humaine. Rien que de le raconter, l’émotion revient. Ça fait déjà 20 ans. Moi qui suis humaniste, chrétien, j’ai été renforcé dans ma conviction, qu’il ne fallait jamais désespérer de l’humanité.

 

propos recueillis par Darth-Minardi
Crédit Photo : Sébastien Jarry - http://sebjarry.wix.com/photographe#!portfolio, Eric Houdas pour Wikimedia Commons et Darth-Minardi

 

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Modérateurs: Geraldinho, bouri

Re: Entretien avec Jean-Marie Leblanc

Messagepar Guame » 27 Sep 2015, 16:37

C'est publié. 8)
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Re: Entretien avec Jean-Marie Leblanc

Messagepar Khali » 27 Sep 2015, 16:49

Une très très belle interview. Vraiment plaisant à lire :D
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Re: Entretien avec Jean-Marie Leblanc

Messagepar Coach » 27 Sep 2015, 16:59

Superbe interview, on sent la passion du mec
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Re: Entretien avec Jean-Marie Leblanc

Messagepar Akitsuki » 27 Sep 2015, 17:07

Superbe itw :love:

Bravo Darth et merci a J.M.Leblanc :love:
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Re: Entretien avec Jean-Marie Leblanc

Messagepar Nico32 » 27 Sep 2015, 17:12

Super entretien ! Ça devait être très plaisant à vivre darth :ok:
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Re: Entretien avec Jean-Marie Leblanc

Messagepar jojodemarni » 27 Sep 2015, 17:22

:ok:
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Re: Entretien avec Jean-Marie Leblanc

Messagepar Charles-Atan » 27 Sep 2015, 17:26

Le passage final sur Casartelli :cry:
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Re: Entretien avec Jean-Marie Leblanc

Messagepar Antoine_Blondin » 27 Sep 2015, 17:34

:ok:
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Re: Entretien avec Jean-Marie Leblanc

Messagepar Florian » 27 Sep 2015, 17:35

felicitations, super interview :up
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Re: Entretien avec Jean-Marie Leblanc

Messagepar Schleckpower » 27 Sep 2015, 18:55

Super interview, vraiment plaisante à lire :heureux:
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Re: Entretien avec Jean-Marie Leblanc

Messagepar Leinhart » 27 Sep 2015, 19:05

Super itw !
En lisant ça j'ai beaucoup moins envie d'être critique sur les parcours de l'époque. On sent que le mec faisait avec ce qu'il avait et que c'est pas toujours évident. Un vrai passionné en tout cas :ok:
Il est assez convaincant sur les chronos également, qui manquent aujourd'hui mais qui ne semblent pas télé-compatibles :|
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Re: Entretien avec Jean-Marie Leblanc

Messagepar Wings » 27 Sep 2015, 19:38

:up
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Re: Entretien avec Jean-Marie Leblanc

Messagepar Geraldinho » 27 Sep 2015, 22:52

Leinhart a écrit:Super itw !
En lisant ça j'ai beaucoup moins envie d'être critique sur les parcours de l'époque. On sent que le mec faisait avec ce qu'il avait et que c'est pas toujours évident. Un vrai passionné en tout cas :ok:
Il est assez convaincant sur les chronos également, qui manquent aujourd'hui mais qui ne semblent pas télé-compatibles :|


Je me suis dit exactement la même chose. En fait il ne faut pas se leurrer même si le tandem Bruynel-Armstrong avait concouru sur les Tours 2014 et 2015 avec les pavés, les ardennaises, les bordures, l'absence de long chrono individuel et par équipe, ils auraient certainement trouvé une parade (comme la Sky l'a fait cette année) pour gagner (pardon écraser) les Tours de France. A la place des purs gros moteurs maladroits comme Peña, Vandevelde ou Kjaergaard, ils auraient certainement pris un ou deux spécialistes des classiques en plus d'Hincapie et Ekimov (façon BMC 2011) et ils auraient mis la misère à tout le monde sur le plat et à la place de travailler les chronos, Lance aurait certainement plus travaillé son punch dans les bosses.
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Re: Entretien avec Jean-Marie Leblanc

Messagepar José » 28 Sep 2015, 11:08

Très intéressant et instructif :ok:

Chapeau Darth présent sur tous les fronts en ce moment :banana
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Re: Entretien avec Jean-Marie Leblanc

Messagepar Yaros » 28 Sep 2015, 13:47

magnifique, un régal à lire et, j'imagine, à réaliser sur place 8)
petit chanceux :P
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Re: Entretien avec Jean-Marie Leblanc

Messagepar bouri » 28 Sep 2015, 15:48

Bien joué :banana
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Re: Entretien avec Jean-Marie Leblanc

Messagepar Serval » 28 Sep 2015, 16:04

Beau travail oui.

Par contre, je sais maintenant pourquoi je ne reverrai jamais le Tour au Puy de Dome. :diantre:
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Re: Entretien avec Jean-Marie Leblanc

Messagepar Tyler » 28 Sep 2015, 16:15

Une ITW de grande qualité. La classe !
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Re: Entretien avec Jean-Marie Leblanc

Messagepar ptitpascal » 28 Sep 2015, 17:10

C'est dommage de plus voir celle de Ledanois. Avec l'actu ça aurait été bien de l'avoir une semaine de plus :o
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