Écrit le par dans la catégorie Histoire, Les forçats de la route.

L’avant-tour

Quelques mois après avoir remporté son sixième Milan – Sanremo (le septième arrivera au printemps suivant), Eddy Merckx continue de se comporter en cannibale dans les classiques belges, remportant le Tour des Flandres et Liège – Bastogne – Liège. Absent de la Vuelta, où il n’a été présent qu’en 1973, pour y remporter la course, mais aussi du Giro, où il était triple tenant du titre et co-recordman des victoires avec 5 maillots roses, il passe sa préparation au Critérium du Dauphiné Libéré et au Tour de Suisse, courses qui pouvaient alors s’enchaîner. En France, il se fait aussi discret que peut l’être une légende vivante parée d’un maillot arc-en-ciel, concédant sur toute la semaine plus de 10 minutes à Bernard Thévenet, mais aussi 5 à Francesco Moser, Joop Zoetemelk, Raymond Poulidor ou Lucien Van Impe. Il perd même plus de 2’’ au kilomètre sur son compatriote Freddy Maertens lors du contre-la-montre final à Avignon. De l’autre côté de la frontière, il se fait plus présent, remportant une étape à Frauenfeld en devançant dans un groupe de cinq coureurs son compatriote et rival Roger De Vlaeminck, vainqueur de 6 des 11 étapes et vainqueur du général devant le cannibale, sans pourtant que les bonifications changent la hiérarchie, étant absentes dans cette course Helvète.

Les bonifications, parlons-en. A l’image d’un barème de Formule 1 modifié car Michael Schumacher écrasait trop sa discipline, quelques décennies plus tôt, Eddy Merckx était également responsable d’un changement de réglementation : les bonifications sont supprimées des étapes de plaine. Très souvent placé dans les sprints, grâce à l’aide de son ami Patrick Sercu, maillot vert en 1974, avec lequel il participe souvent aux Six-Jours sur piste pendant la pause hivernale, Eddy Merckx se voit dans l’incapacité de creuser l’écart avant d’arriver en montagne où les bonifications avaient déjà disparues à cause d’étapes trop attentistes selon l’organisation.

Ce n’est cependant pas suffisant pour imaginer un autre coureur que lui terminer en jaune à Paris pour la première arrivée sur les Champs Elysées, lors d’un Tour remplis d’autres nouveautés comme un maillot à pois (du au sponsor « Chocolat Poulain ») pour le leader du Grand Prix de la Montagne. En effet, Eddy Merckx, alors invaincu sur le Tour de France, détient plusieurs records, comme le nombre de jours en jaune ou de victoires d’étapes. Tout le monde le voit battre Jacques Anquetil et remporter un sixième Tour de France.

Eddy Merckx 1975

Eddy Merckx, favori incontesté du Tour 1975

La première semaine

Tout commence paisiblement pour le champion Belge. Pour la cinquième fois de son histoire, le Tour de France part de l’étranger, à Charleroi. Eddy Merckx se rend au départ à vélo, n’ayant qu’une soixantaine de kilomètres à parcourir depuis sa villa de Kraainem via la plaine de Waterloo, comme un signe avant-coureur de la chute imminente d’un homme qui a voulu dominer le monde. S’il ne s’empare pas du maillot jaune dès le départ, laissant le prologue au champion d’Italie Francesco Moser (de loin le plus applaudi par la forte communauté transalpine basée à Marcinelle), il prend déjà 12’’ à ses compatriotes Lucien Van Impe et Michel Pollentier.

Avec seulement 2’’ de retard, on peut imaginer le cannibale aller chercher le maillot jaune très vite. Pourtant, il va s’allier au coureur Italien pour distancer les purs grimpeurs. La première étape en ligne est coupée en deux demi-étapes. La première passe notamment par la montée pavée d’Alsemberg, haut lieu de Paris-Bruxelles et qui s’apprêtait à devenir pendant un quart de siècle l’arrivée de la Flèche Brabançonne. La seconde passe par le Mont de l’Enclus et de nombreux secteurs pavés. Systématiquement, il ne reste plus grande monde à l’arrivée. Si le Néerlandais Cees Priem et le Belge Rik Van Linden lèvent les bras, les grands gagnants sont le champion d’Italie et le champion du monde, porteurs des maillots jaune et vert. Seul Michel Pollentier a su les suivre à deux reprises. Bernard Thévenet devenait 4e du général, mais le Français est déjà repoussé à 1’17’’.

Les quatre étapes suivantes sont sans histoire, avec des sprints remportés par Ronald De Witte, Karel Rottiers, Jacques Esclassan et Théo Smit. Seuls se remarquent une volonté de Francesco Moser d’aller chercher un succès vêtu de jaune à Versailles, déclarant après l’arrivée « Quand j’ai vu le château, sa grandeur, sa beauté, je me suis dit que cela méritait de faire quelque chose » et un premier succès Français au Mans.

Le Tour de France est alors en Vendée, pour deux jours passés autour d’un complexe estival, dans un but purement lucratif. Les coureurs sont entre Saint-Jean-de-Monts et St-Hilaire-de-Riez, mais la ville étape accueillant une arrivée, le départ et l’arrivée d’un contre-la-montre, puis le départ de l’étape suivante, est nommée « Merlin Plage », du nom du promoteur immobilier qui a installé de nombreux immeubles touristiques sur le littoral, également un des principaux sponsors du Tour de France à l’époque. Les sponsors apparaissent alors partout, se montrant de plus en plus sur les maillots de champions. Ainsi, Eddy Merckx porte des bandes bleues, rouges, noires, jaunes et vertes sur son maillot, son manche et ses cols, mais trois autres bandes noires, dues à l’équipementier Adidas, sont présentes sur les épaules. Vêtu de ce maillot (le championnat du monde du contre-la-montre étant bien plus récent), il domine les 16 kilomètres à parcourir, repoussant son dauphin du jour, le Français Yves Hézard, de 27’’. N’étant pas encore celui qui deviendra recordman de l’heure presque une décennie plus tard, Francesco Moser recule à 31’’, Michel Pollentier à 1’09’’ et Bernard Thévenet à 2’07’’.

La descente vers les Pyrénées voit quelques tentatives de bordures, piégeant pendant un temps Raymond Poulidor, puis Francesco Moser, qui était bien placé, mais victime d’une crevaison au pire des moments. Cependant, un regroupement général a lieu, pour permettre au champion d’Italie de s’imposer à Angoulême. Cela allait être l’unique victoire dans une étape en ligne pour l’Italien, qui ne reviendra pas dans le Tour de France, lui préférant un Giro moins montagneux à l’époque. Il n’a cependant pas un maillot tricolore sur le dos, mais une tunique toute blanche, étant leader du classement des jeunes, une des autres nouveautés de ce Tour 1975. On ne considère pas encore l’âge des coureurs : ce challenge est ouvert aux coureurs qui sont professionnels depuis trois ans ou moins. Ensuite, Barry Hoban s’impose sur le lieu de prédilection des sprinteurs de l’époque : la célèbre piste rose du stade Bordelais. On ne le sait pas encore, mais cette étape est la dernière s’achevant dans Lescure.

Après un second succès pour Théo Smit dans la première demi-étape vers Fleurance, la course de l’après midi voit un nouveau triomphe d’Eddy Merckx lors d’un contre-la-montre vers Auch. Sur 37,4 kilomètres d’un parcours très accidenté et malgré une crevaison, il remporte une 34e victoire d’étape sur le Tour de France. Francesco Moser recule à 1’39’’ au classement général. Bernard Thévenet limite la casse pour devenir 3e à 2’20’’. Parmi les autres favoris, Felice Gimondi est à plus de 3 minutes et Raymond Poulidor, de très loin le favori des foules, à presque 5. Pierre Chany écrit alors dans L’Equipe : « Mieux vaut être pris en chasse par la police que par Eddy Merckx, on en réchappe plus facilement ». Ce contre-la-montre allait pourtant devenir sa dernière victoire sur le Tour. La mélodie parfaite interprétée par le Bruxellois allait devenir son chant du cygne.

Merckx Alsemberg

Eddy Merckx impressionne avant la montagne

Les Pyrénées et la transition

Après une journée de repos, les coureurs prennent la direction de Pau en passant par le Col du Soulor. Si Francesco Moser et Raymond Poulidor y sont en difficulté, c’est un peloton avec tous les favoris qui se présente sur le circuit automobile urbain, dont l’étape reprend le final. Felice Gimondi, vainqueur du Tour 10 ans plus tôt, lors de sa première participation, s’y montre le plus fort en faisant le kilomètre et gagnant avec 8’’ d’avance.

Cette étape n’était qu’une mise en bouche avant de prendre la direction de Saint-Lary-Soulan via le Tourmalet et l’Aspin, pour une deuxième arrivée consécutive au Pla d’Adet. Si Raymond Poulidor avait su s’imposer pour la première, il est malade en ce mois de juillet 1975. Distancé dans le Tourmalet, il revient, mais perd 1’20’’ dans l’Aspin, pour avoir finalement plus de 6 minutes de déficit. Chez les favoris, on attend la montée finale pour s’affronter, une attitude bien plus ancienne qu’elle n’y parait aujourd’hui. Dans cette montée finale, Bernard Thévenet attaque plusieurs fois et distance le maillot jaune. Il regrette cependant au sommet de ne pas avoir été suffisamment relayé à son goût par Joop Zoetemelk, vainqueur de l’étape avec 6’’ d’avance sur le Français, qui devient le principal adversaire d’Eddy Merckx. Le Belge termine 4e de l’étape, dans la roue de son compatriote Lucien Van Impe, à 55’’. Bernard Thévenet n’a ainsi plus que 1’31’’ de retard au classement général. A noter qu’à l’issue de cette étape, se déroule une scène qui serait surprenante aujourd’hui : les voitures attendaient au sommet, pour récupérer tous les vélos et redescendre une fois tous les coureurs arrivés, pendant que ces mêmes coureurs rejoignaient St-Lary-Soulan dans la vallée par téléphérique !

L’étape de transition remportée par Gerrie Knetemann n’apporte rien à la course, si ce n’est un peu d’originalité pour les photographes, avec la scène surréaliste où Gerben Karstens se retrouve en course sur les épaules d’Eddy Peelman. Si les coureurs et suiveurs rient de cette péripétie, l’action est moins appréciée chez les organisateurs. N’ayant rien prévu dans le règlement pour une telle situation, ils mettent les deux coureurs à l’amende pour ces actes « fantaisistes et dangereux ».

La course reprend son sérieux les jours suivants, dans le Massif Central, avec une arrivée à Super-Lioran après avoir passé le Plomb du Cantal, puis une au Puy de Dôme après notamment le Puy Mary. La première est très longue, avec 260 kilomètres et 9 heures de selle, par un temps caniculaire. Dans ces conditions, le rythme très lent n’amène que de faibles écarts. Les Belges brillant, avec Lucien Van Impe, qui protége son maillot à pois, et Michel Pollentier, qui va chercher l’étape, sans plus rien espérer du général, ayant perdu une demi-heure dans les Pyrénées. Egalement avec Eddy Merckx, qui contrôle la course, même en étant esseulé, pour aller chercher une petite seconde dans les derniers mètres de l’étape.

Karstens et Peelman

En transition, les coureurs s’occupent comme ils peuvent

L’étape du Puy de Dôme

La suivante est bien marquante, avec une pluie fine et les terribles 6 derniers kilomètres vers le Puy de Dôme, sur une route privative. Une fois la barrière passée, les forts pourcentages sont là et Bernard Thévenet attaque. Lucien Van Impe lui suit directement, pour distancer le Français à 1200 mètres de l’arrivée et remporter l’étape, mettant en avant le maillot à pois de la plus belle des manières. Quant à Eddy Merckx, il limite la casse, faisant même la sélection derrière lui, pour ne plus être suivi que par Joop Zoetemelk, qui n’a jamais cherché à collaborer et qui craque dans les derniers mètres.

Quant à 150 mètres de l’arrivée, l’incroyable se produit : Eddy Merckx est frappé au foie par un spectateur. Le souffle coupé, il accomplit les derniers mètres en apnée. Une fois la ligne franchie, son souffle et ses esprits repris, accompagné par des gendarmes et Jacques Goddet, organisateur du Tour, et alors que la course continue (de nombreux coureurs passent encore la ligne), une légère descente du parcours commence. Eddy Merckx est sur sa bicyclette, accompagné de tout ce beau monde. Personne ne comprend ce qu’il se passe, jusqu’à ce que le Belge s’arrête à la hauteur d’un spectateur. « C’est lui » prononcent certains spectateurs, à un maillot jaune qui avait déjà reconnu son agresseur. Le coureur et l’organisation portent aussitôt plainte. Pendant ce temps, le chaos règne sur la Grande Boucle. Un spectateur emmené par les gendarmes, le maillot jaune en direction de l’hôpital et pour couronner le tout : des syndicalistes prennent d’assaut le podium. La cérémonie protocolaire est ainsi annulée et on signale aux coureurs de redescendre aussi vite qu’ils étaient arrivés.

Suite à cet incident, les règles de sécurité sont tout de suite changées, avec des demandes pour obtenir plus de gendarmes pour les étapes dans les cols. Bernard Thévenet déclare également avoir eu peur quand la foule se refermait devant lui sur cette route étroite. Jacques Anquetil évoque une habitude des coureurs pour les insultes ou les tirages de maillot, mais n’imaginait pas qu’un coureur pourrait se faire frapper. Eddy Merckx, pourtant loin d’être le favori des spectateurs Français, s’empresse de dire qu’il n’en veux pas au public hexagonal : « Je n’en veux qu’à cet homme. Des fous, il y en a partout, en France, en Belgique. » Instinct de protection en vue des étapes suivantes ou lucidité d’un champion conscient de l’image médiatique, nul ne sait vraiment. Assez ironiquement, peut être évoqué au sujet de cet incident la déclaration de Raphaël Géminiani quelques jours plus tôt : « Il n’y a plus de polémique sur le Tour. Avant, on s’engueulait, on se disait plein de choses, ça vivait. »

Dans chaque malheur est une chance. Pour Eddy Merckx, il s’agit de la journée de repos du lendemain, pour un transfert vers Nice. Il peut ainsi récupérer avant les étapes des Alpes, n’ayant plus que 58’’ d’avance sur Bernard Thévenet. Les suivants, Joop Zoetemelk et Lucien Van Impe, sont à 4 minutes.

Merckx Thévenet Zoetemelk Van Impe

Eddy Merckx n’est plus le meilleur grimpeur du peloton

Nice – Pra Loup

Ce léger répit précéde une des étapes les plus mythiques de l’histoire du Tour de France. Nice – Pra Loup, 217,5 km via 5 montées : Saint-Martin, Couillole, Valberg, les Champs, Allos et une arrivée en montée, pour près de 5 500 mètres de dénivelé positif. Imaginée d’aujourd’hui, cette étape peut être rêvée comme des luttes épiques et mémorables à travers tous ces cols. Pourtant, le déroulement est bien plus contemporain, avec un peloton cadenassé avant un sprint intermédiaire placé avant les cols, une échappée à l’avant reprise dans le final, les premiers du Grand Prix de la Montagne qui se jouent les points, un unique favori distancé car en méforme et tout les autres favoris ensemble au pied du Col d’Allos, avec encore plusieurs coéquipiers. Ne manque donc que Raymond Poulidor dans ce final. Handicapé par sa bronchite, il perd une douzaine de minute dans cette étape. Âgé de 39 ans, il remportera sa dernière course chez lui, un mois plus tard, lors d’une étape du premier Tour du Limousin professionnel, avant un huitième et dernier podium du Tour de France en 1976, pour un record toujours inégalé.

Pour en revenir à cette étape, il y a tout de même eu six attaques par Bernard Thévenet dans le Col des Champs, mais en vain, avant un contre d’Eddy Merckx au sommet. En tout cas, c’est ce qui est narré par les journalistes de l’époque dans la presse écrite. Sans vouloir les accuser de mensonge, on peut cependant imaginer facilement une dramaturgie ajoutée à la situation, pour ajouter de l’épique à cette journée. Les attaques du Français pouvant être des accélérations pour voir comment réagissait le Belge à la douleur après son coup reçu en Auvergne. Tout comme le contre du maillot n’est peut-être rien, Bernard Thévenet et Francesco Moser ayant un changement de roue rapporté, ils ont pu tout simplement crever, avant que l’histoire ne soit enjolivée, à l’image de ce qui se faisait pour les pionniers de la route ou même encore dans les premières années de l’après-guerre.

Ainsi, à la prise d’antenne par la télévision pour la dernière heure de course, ne sont évoquées que deux accélérations du leader Français de la Peugeot. On a un groupe de grimpeurs encore bien constitué et emmené par les Molteni d’Eddy Merckx, pour n’avoir d’attaque que dans le dernier kilomètre du Col d’Allos, citant même La Fontaine à propos de cette étape au profil très aguichant, pensant que « la montagne a accouché d’une souris ». Le Belge aborde la descente avec 8’’ sur Bernard Thévenet et 15’’ sur Felice Gimondi. Dans la descente technique, qu’on a récemment vue sublimée par Romain Bardet lors du Critérium du Dauphiné, la plupart des coureurs prennent tous les risques. Au point que les voitures suiveuses aient du mal à les suivre, jusqu’au drame : la voiture Bianchi tombe dans un ravin. Ratant un virage, la voiture part tout droit et ne peut que freiner légèrement pour limiter sa vitesse. Giancarlo Ferretti, alors tout jeune directeur sportif, s’en sort avec des plaies profondes au cuir chevelu, et le mécanicien Pietro Piazzalunga avec plusieurs contusions. Leur chance a été de pouvoir sortir de la voiture au « premier rebond », pour reprendre le terme employé par Jacques Lohmuller, membre de l’organisation et témoin de la scène, pour être récupéré par des gendarmes. Car la voiture fait ensuite une chute de 150 mètres, qui aurait certainement été fatale aux deux hommes.

Quant à la course, Bernard Thévenet perd de plus en plus de terrain. Dépassé par Felice Gimondi, rejoint par Joop Zoetemelk et Lucien Van Impe, il a 1’15’’ de retard, avant les 6 kilomètres à 6,5 % restants vers Pra Loup. Bien trop pour tous les suiveurs, qui s’accordent déjà sur la fin du Français et officialisent presque un 6e Tour à Eddy Merckx. Mais le leader de la Peugeot ne pense pas à tout cela et se donne à fond, pour très vite se retrouver seul. Après 2 kilomètres de montée, Eddy Merckx se met alors à faiblir. Maurice De Muer, directeur sportif de la formation au damier, informé par Radio-Tour, se porte aussi vite que possible à la hauteur de Bernard Thévenet pour le mettre au courant. « Vas-y Bernard, il coince, il est cuit ». Déjà très motivé, ces mots encouragent le grimpeur Français à aller encore plus vite. A 2,5 kilomètres de l’arrivée, le Belge est à l’arrêt. Doublé par Felice Gimondi, il est également repris par Bernard Thévenet, pour une image culte de ce Tour de France 1975 que n’ont pas pu apercevoir les téléspectateurs de TF1 à l’époque : l’hélicoptère étant autour de la voiture Bianchi, une moto filmant Felice Gimondi et l’autre n’étant pas encore remontée à la hauteur des deux coureurs. La défaillance du maillot jaune est telle qu’elle sème un temps la confusion parmi les suiveurs. Mais plus aucun doute n’est là lorsque Bernard Thévenet dépasse Felice Gimondi un kilomètre plus loin. Au sommet, Bernard Thévenet s’impose avec 23’’ d’avance sur l’Italien. Doublé par Joop Zoetemelk et Lucien Van Impe, Eddy Merckx n’est que cinquième de l’étape et perd 1’56’’, soit plus de 30’’ perdues par kilomètre dans cette montée. Hasard des chiffres, il passait de 58’’ d’avance à 58’’ de retard au classement général.

Roger Pingeon, dernier vainqueur Français du Tour, 8 ans plus tôt, annonce déjà Bernard Thévenet comme vainqueur du Tour. Les journaux s’emballent, devant titrer sur l’exploit du Français pour l’édition du 14 juillet. Pourtant, il reste encore 2 étapes de montagne et un contre-la-montre. La première d’entre elles, celle du jour de la fête nationale, justement, ramène rapidement tout le monde sur terre, après l’état euphorique entamé la veille. En effet, Eddy Merckx attaque dans la descente du Col de Vars, première des deux difficultés de la journée, dans une journée ne proposant que 107 kilomètres. Les étapes de montagne très courtes ne sont donc pas du tout une invention récente.

Les Alpes et la fin du Tour

Cependant, la Peugeot a bien su contrôler le Belge, qui a retrouvé son maillot arc-en-ciel, pour le reprendre dans la longue portion irrégulière entre Guillestre et le véritable pied du Col de l’Izoard. Joop Zoetemelk y relance la course, mais Bernard Thévenet s’apprête à monopoliser encore toutes les attentions. Il reprend le Néerlandais, pour lui imposer un rythme surpuissant, le mettant dans le rouge. Au sommet, le Français possède 2’25’’ sur le peloton. Comme dans Allos, il est moins à l’aise dans la descente et son avance se réduit à 1’45’’ dans Briançon, mais pour l’augmenter à nouveau dans le court faux-plat menant à Serre-Chevalier, pour triompher avec 2’22’’ d’avance. Comme 5 ans plus tôt à La Mongie, lorsqu’il s’était révélé au grand public, il s’impose pour le 14 juillet. Eddy Merckx est repoussé à plus de 3 minutes au classement général et c’en est fini du suspense.

L’étape suivante propose un départ surprenant. Les coureurs d’élancent de Valloire, pour descendre le Col du Télégraphe avant le départ réel. Le Danois Ole Ritter, à qui Eddy Merckx avait pris le record de l’heure quelques années plus tôt, touche la roue du coureur devant lui et tombe dans cette descente, emmenant Eddy Merckx avec lui. Durant la montée du Col de la Madeleine, une fois la course lancée, Eddy Merckx vomit et crache du sang : il s’est fracturé la mâchoire. Malgré cela, l’instinct de compétiteur reste le plus fort. Ainsi, le champion du monde accélère dans la descente du col, pour se faire reprendre dans la montée du Col des Aravis. Puis il remet ça dans la descente, pour être repris dans la montée du Col de la Colombière. Tant qu’il peut, Eddy Merckx accélère, mais il n’est plus aussi fort dans la montagne, où Peugeot contrôle froidement, avec le champion de France Régis Ovion et Raymond Delisle pour Bernard Thévenet. Cette fois, le Français ne prend de temps à personne. Il perd même deux petites secondes dans les derniers mètres de l’étape à Avoriaz. L’étape revient à Vicente Lopez Carril, qui a attaqué dès la Colombière. Le seul grand changement au classement général est la remontée de Lucien Van Impe, attaquant dès Morzine et se retrouvant 3e du général.

Le grimpeur Belge confirme sa bonne forme en remportant le contre-la-montre vers Châtel, devançant les rouleurs Ole Ritter et Eddy Merckx de près d’une minute. Bernard Thévenet concède 15’’ supplémentaires au champion du monde, qui réalise alors une prestation incroyable. Ayant des difficultés à manger à cause de la fracture de sa mâchoire, il refuse les antibiotiques, considérant les médicaments pris après son coup au foie comme responsables de sa défaillance à Pra Loup. Sa condition est telle qu’il est victime d’un malaise à sa descente de vélo. Beaucoup auraient abandonnés, mais pas Eddy Merckx, ce qui lui a valu une forte reconnaissance du peloton, mais aussi du public, semblant encore plus impressionné par les capacités et les envies de Merckx dans la défaite que dans la victoire. Il reçoit ainsi plusieurs milliers de télégrammes d’encouragement (les télécommunications ayant bien plus évoluées que le cyclisme en 40 ans), dont un du Premier Ministre Belge. Quant à Bernard Thévenet, il peut se dédouaner d’une belle frayeur en s’échauffant avant le départ, ayant été percuté à l’entrainement par la voiture de son directeur sportif, surpris par la manœuvre d’un autre automobiliste.

Merckx Thevenet

Pour la premier fois sur le Tour, Merckx est vaincu

Quoiqu’il en soit, le Tour est quasiment terminé. Dans la remontée vers Paris, Rik Van Linden règle 3 fois le sprint du peloton pour dominer le classement par points. Il n’a cependant que deux étapes, Giacinto Santambrogio ayant résisté seul au retour du peloton vers Melun. Après 7 étapes au vélodrome municipal de Vincennes, plus communément surnommé « la Cipale », où Eddy Merckx s’est imposé 4 fois, pour 5 maillots jaunes, et après de très nombreuses arrivées dans l’ancien Parc des Princes, le Tour de France change son final, par ce qui est décrit alors comme un « super critérium », via un circuit que l’on connait tous très bien, qui ne sera changé qu’en 2013 pour faire le tour de l’Arc de Triomphe, avec les Tuileries, la rue de Rivoli, la Concorde et la remontée des Champs Elysées. Comme les deux années suivantes, l’épreuve est courue entièrement sur circuit, avec cette année là, avec 27 tours avant l’arrivée. L’étape en elle-même n’a rien de très particulier. Elle est remporté par Walter Godefroot, maillot vert cinq ans plus tôt. Depuis, son dauphin, le sprinteur Français Robert Mintkiewicz, se remémorant l’instant, ne manque pas de rappeler que le Belge n’a pas levé les bras car il croyait sprinter pour une place d’honneur, n’ayant pas vu tous les échappés se faire reprendre.

Sur le podium final, le maillot jaune est remis alors par le Président de la République Valéry Giscard d’Estaing. La scène fait doublement polémique. D’un côté ceux qui considèrent que ce rôle n’était pas celui du Président. De l’autre, chez Peugeot, puisque pour éviter tout utilisation publicitaire du chef de l’État, le maillot remis au vainqueur du Tour était vierge de toute référence à l’équipe du coureur, alors qu’il avait sur les manches le logo du Coq Sportif, manufacturier sponsor de la Grande Boucle.

A l’issue de ce Tour de France, Raymond Poulidor s’excuse auprès de ses fans, considérant qu’il a fait son temps et que 13 participations est un chiffre suffisant. Il reviendra cependant une 14e fois l’année suivante, pour aller chercher un huitième et dernier podium.

Eddy Merckx explique avoir continué par respect pour ses équipiers. Etant bien placé dans tous les classements généraux, son abandon aurait été une grande perte financière pour eux. Il pense lui aussi que ce Tour est son dernier, mais il reviendra une dernière fois en 1977, pour n’être que sixième et ne monter sur le podium que du contre-la-montre par équipes.

Quant à Bernard Thévenet, il remporte donc le Tour de France après avoir gagné le Dauphiné, comme l’avaient déjà fait Louison Bobet, Jacques Anquetil, Eddy Merckx et Luis Ocaña et comme le feront après lui Bernard Hinault, Miguel Indurain, Bradley Wiggins et Chris Froome, pour une liste exhaustive d’un doublé uniquement réalisé par les plus grands. La suite ne sera cependant plus aussi glorieuse pour le Français. Certes il remportera un second Tour en 1977, mais abandonnera en 1976 et 1978, pour être absent l’année suivante, puis 17e et 37e au début des années 1980, alors que la France se trouvera un nouveau chouchou avec Bernard Hinault.

par Darth-Minardi

Crédits images : velo-pages.com et wielersport.slogblog.nl

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Modérateurs: Geraldinho, bouri

Re: Le Tour de France 1975

Messagepar bullomaniak » 21 Juil 2015, 20:18

Et après on se plaint du cyclisme moderne mais si on avait des Tour de France comme ça qu'est-ce qu'on dirait... :niais:
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Re: Le Tour de France 1975

Messagepar darth-minardi » 21 Juil 2015, 23:46

Je l'ai implicitement dit.
Certes on a des étapes où ça bouge très tôt, mais elles sont courtes.
On a des leaders qui bougent tôt pour tester leurs adversaires, mais c'était parce que les équipes étaient moins fortes qu'actuellement, ce boulot est ajourd'hui fait par les principaux coéquipiers (Thévenet dans les Champs, c'est comparable à Astana dans le Tourmalet pour Nibali).

Et on peut même remonter l'attentisme à quelques années plus tôt.
Dans la fin des années 50 et les années 60, le dernier du Tour a 2 fois moins de retard qu'actuellement, ce qui est bien la preuve que les courses folles aux grands écarts sont plus un mythe qu'une réalité.

Pour du véritable épique, on pourrait remonter à l'avant-guerre, mais on avait alors des départs de nuit et souvent les 4 ou 5 premières heures de course sans attaque et juste l'élimination par l'arrière.

La télévision a clairement "tué" le côté mythique et épique des courses, puis qu'on voit le "rien" qui se passe pendant un moment, avant qu'il soit enjolivé lors de sa narration, pour que le côté chiant s'oublie petit à petit.
Par exemple, le Tour 2011 est aujourd'hui retenu comme une excellent édition :mrgreen:


Edit : mais on avait quand même de belles choses, dès la première semaine, comme Merckx qui fout la merde à Alsemberg, Moser qui se met à rêver vers Versailles, les tentatives de bordures dans la plaine.
Ce Tour est distant de 40 ans, a un côté épique lorsqu'on évoque le coup de poing du Puy de Dome, la défaillance de Pra Loup et la machoire cassée dans le final. Mais dans le fond, il est très contemporain.
Il n'est ni exceptionnellement bon, ni exceptionnellement mauvais. Il est un Tour plus ou moins comme les autres.
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Re: Le Tour de France 1975

Messagepar bullomaniak » 22 Juil 2015, 00:14

darth-minardi a écrit:Par exemple, le Tour 2011 est aujourd'hui retenu comme une excellent édition :mrgreen:


Oui mais avec le recul je trouve qu'à part les Pyrénées on a quand même beaucoup de trucs très sympas avant les Alpes.
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Re: Le Tour de France 1975

Messagepar darth-minardi » 22 Juil 2015, 00:21

Tu viens exactement de démontrer mon point.

Avec le temps, on oubli le "chiant" et on retient les trucs sympas qu'il y avait, avec des petites courses de côte ou l'étape vers Carmaux.
Mais sur le moment, ce n'était pas un grand entouthiasme ;)
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Re: Le Tour de France 1975

Messagepar Mika71 » 22 Juil 2015, 09:45

darth-minardi a écrit:Tu viens exactement de démontrer mon point.

Avec le temps, on oubli le "chiant" et on retient les trucs sympas qu'il y avait, avec des petites courses de côte ou l'étape vers Carmaux.
Mais sur le moment, ce n'était pas un grand entouthiasme ;)



En 2011, il y a aussi l'effet Voeckler, comme l'année dernière avec le festival français. Il doit avoir une seule étape où s'était pas chiant du tout. L'étape de l'Alpe-d'huez où un certain Contador fout le bordel.
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Re: Le Tour de France 1975

Messagepar Boudini » 23 Juil 2015, 00:29

Mika71 a écrit:
darth-minardi a écrit:Tu viens exactement de démontrer mon point.

Avec le temps, on oubli le "chiant" et on retient les trucs sympas qu'il y avait, avec des petites courses de côte ou l'étape vers Carmaux.
Mais sur le moment, ce n'était pas un grand entouthiasme ;)



En 2011, il y a aussi l'effet Voeckler, comme l'année dernière avec le festival français. Il doit avoir une seule étape où s'était pas chiant du tout. L'étape de l'Alpe-d'huez où un certain Contador fout le bordel.
Et un certain Andy Schleck ca te dit rien ?
personnellement je n'ai aucune sympathie pour Voeckler et les francais en general, pourtant j'ai vibré en 2011.
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Re: Le Tour de France 1975

Messagepar Mayoj » 23 Juil 2015, 00:38

Et je maintiens que le suspense pour le maillot jaune y est pour beaucoup également :ok:
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Re: Le Tour de France 1975

Messagepar Mika71 » 23 Juil 2015, 10:10

Boudini a écrit:
Mika71 a écrit:
darth-minardi a écrit:Tu viens exactement de démontrer mon point.

Avec le temps, on oubli le "chiant" et on retient les trucs sympas qu'il y avait, avec des petites courses de côte ou l'étape vers Carmaux.
Mais sur le moment, ce n'était pas un grand entouthiasme ;)



En 2011, il y a aussi l'effet Voeckler, comme l'année dernière avec le festival français. Il doit avoir une seule étape où s'était pas chiant du tout. L'étape de l'Alpe-d'huez où un certain Contador fout le bordel.
Et un certain Andy Schleck ca te dit rien ?
personnellement je n'ai aucune sympathie pour Voeckler et les francais en general, pourtant j'ai vibré en 2011.


Si Contador ne serait pas parti, pas sur que Schleck part aussi tôt. Mais cette année, il faut noter qu'il était plus "panache" que d'habitude. 8)
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